Un port dans la planète des naufragés

Bujumbura. Quartiers nord, Centre Jeunes Kamenge: plus de 9.000 jeunes inscrits, un taux de fréquentation quotidien élevé et significatif. Un lieu de vie dans un pays en crise.
Il est assez rare que les sociologues italiens (1) enquêtent sur les jeunes des métropoles du sud du monde. S'ils le font, avec les psychologues, c'est presque toujours pour étudier les enfants (2) et surtout ceux qui sont choqués par la guerre et la violence.
C'est à partir de ce constat, et aussi pour avoir suivi depuis plusieurs années - et avec passion - ce qui s'est passé au Centre Jeunes Kamenge, que naît l'enquête quantitative sur les jeunes du Centre qui s'est déroulée entre août et septembre 1997.
Une enquête qui veut tracer le portrait du jeune qui fréquente le Centre, en lisant son histoire, son vécu, la réalité dans laquelle il est immergé.

1. Eléments méthodologiques
L'enquête sur les jeunes a un caractère quantitatif(3). Le questionnaire, rigoureusement anonyme et composé de 27 questions, a été distribué au hasard aux jeunes d'âge compris entre 14 et 30 ans, non mariés, qui fréquentent le Centre, et qui ont accepté de répondre. A la date de l'enquête, les jeunes inscrits étaient 7.200, tandis qu'au 28 février 1998 ils sont au nombre de 9.187. La distribution, l'assistance pendant la rédaction du questionnaire, et la récolte ont été suivies par des animateurs du Centre.

2. Un premier portrait
On a rassemblé 818 réponses, soit le 11,4 % des inscrits au mois d'août 1997. Qui sont-ils donc les jeunes qui fréquentent le Centre Jeunes Kamenge?

2.1. Age
Il s'agit surtout de garçons (le 92,4 % de ceux qui ont été pris en examen, cet échantillon ne reflétant pas la réalité des inscrits au Centre, où les proportions sont ainsi réparties: 17 % sont des filles et 83 % sont des garçons), concentrés dans la classe d'âge allant de 15 à 18 ans (56,6 % de l'échantillon se répartit en effet dans cette tranche d'âge, dont le sommet - 16,6 % - est constitué par ceux qui ont 17 ans). Au-delà de 18 ans les inscrits de l'échantillon tendent à être moins nombreux, en diminuant avec une progression régulière (cf. graphique 1). Cependant en comparant l'échantillon avec la totalité des inscrits au Centre on se rend compte que ceux qui ont répondu au questionnaire sont surtout les plus jeunes.
Les 818 jeunes de l'échantillon ont commencé à fréquenter le Centre en des années différentes: la tendance dans les inscriptions est en croissance constante depuis 1993 (14,2 %): en 1994 le 12,6 %, en 1995 le 13,8 %, en 1996 le 20,7 %, jusqu'à 1997 (jusqu'au 30 septembre) où on a le maximum avec 38,8 % des inscrits.

2.2. Origine et provenance
Les jeunes de l'échantillon sont en majorité originaires du Burundi (88,9 %), même s'ils ne sont pas absents les congolais (8,6 %) et les rwandais (2,1 %). De plus, le 79,1 % des jeunes déclare être originaire de Bujumbura, tandis que le 21 % restant est arrivé en ville successivement, et en particulier, pendant la période de la plus récente crise socio-politique à partir de l'automne 1993.
Pour ce qui est du lieu de résidence actuel (c'est-à-dire au moment de la compilation du questionnaire, car, on le verra, l'indice de mobilité sur le territoire est très élevé et est en relation avec la "mobilité" de la "ligne de la violence" qui se déplace continuellement à l'intérieur des quartiers de la capitale) les jeunes habitent dans les quartiers de Bujumbura suivants. Les données sur la résidence sont de toute façon très faibles, voir le point 3.2.

2.3. Appartenance religieuse
Sur le versant de l'appartenance religieuse, 77,8 % des jeunes se définit Chrétien catholique, 9,3 % Musulman, 7,6 % Chrétien protestant. On retrouve aussi (quoi qu'en nombre très restreint et en des pourcentages inférieurs à 1 %) des témoins de Jéhovah, des Adventistes et des Pentecôtistes. Cette donnée doit faire réfléchir, particulièrement si l'on tient compte que le Centre Jeunes Kamenge est une émanation directe du diocèse catholique de Bujumbura, et qu'il est géré par des missionnaires Xavériens. Les résultats du questionnaire montrent qu'au Centre plusieurs religions vivent ensemble sans des difficultés particulières au niveau de l'inscription et de la participation. A noter la donnée référée aux jeunes de religion musulmane qui, en raison de 9,3 %, sont particulièrement nombreux, et cela compte tenu du fait que l'Islam, au niveau national, rassemble environ 2 % de la population. Le Centre Jeunes Kamenge peut donc se définir vraiment comme inter-religieux. Parmi ses caractéristiques il a sûrement celle d'être un indéniable pole d'attraction pour les jeunes, abstraction faite de leur appartenance religieuse et de leur foi.

3. Une planète de naufragés.

3.1. La famille déstructurée, faible et incertaine
Les réponses à la question "Vis-tu régulièrement en famille?" mettent en évidence avec lucidité la crise de la société burundaise: en effet, seulement 55,9 % des jeunes vit régulièrement en famille. Le 44,1 % vit avec des amis (30,2 %), avec des frères et/ou sœurs (19,7 %), auprès d'oncles et/ou tantes (13,6 %), cousins et/ou cousines (9,7 %), grands-parents (9,7 %), ou bien tout seul (17,2 %). Comme l'on verra en suite, les noyaux familiaux sont extrêmement nombreux mais par rapport au nombre élevé de personnes qui vivent ensemble dans le même noyau, les habitations sont, dans le 78,3 % des cas, composées d'un maximum de 4 locaux pour un total de 48 mètres carrés.

3.2. Grandir dans un exode permanent
De fait l'habitation en tant que telle constitue, à partir de 1993 année du début de la crise socio-politique du pays, un point de repère faiblement significatif: en effet seulement le 26 % des interviewés n'a jamais eu a vivre un déménagement d'une zone à l'autre de la ville ou du pays. L'autre 74 % a dû déménager, vraisemblablement pour des causes liées directement à la crise, d'un lieu à l'autre au moins une fois le 22 % des interviewés, deux fois le 19,2 %, trois fois le 13,6 % et plus de trois fois le 19,3 %.
Ces données font réfléchir: la crise sociale du pays, le déplacement de la ligne de front, le processus d'ethnicisation des quartiers, la violence diffuse sont à l'origine de l'extrême mobilité territoriale des jeunes qui fréquentent le Centre. En moyenne chacun d'eux a déménagé au moins deux fois dans les 45 derniers mois. Avec toutes les conséquences que la menace d'un exode possible qui plane continuellement peut avoir soit par rapport à la régularité des études soit par rapport à la mutation continuelle des relations et des rapports sociaux ce qui provoque une absence de points de repère stables en plus de la hantise et de l'angoisse qui dérivent de la violence et de la guerre qui sont à l'origine d'une si haute mobilité territoriale. Tout cela est à approfondir davantage si l'on tient compte du fait que le 30 % des jeunes déclare qu'au moins un membre de sa famille habite à l'étranger, c'est-à-dire qu'il a abandonné le pays, très probablement à cause de la crise socio-politique du pays même.
On a vu plus haut (2.2) quel est le lieu actuel de résidence des jeunes qui fréquentent le Centre Jeunes Kamenge. Cependant, comme déjà dit, les jeunes vivent une mobilité très haute. L'analyse qualitative des déplacements (quel quartier on abandonne et dans quelle zone on se rend) constitue en réalité la carte urbaine de la violence. Suivre les flux des déplacements signifie comprendre les dynamiques du conflit qui traverse Bujumbura. Ce n'est pas ici le lieu pour une analyse en profondeur d'un tel processus mais il est aussi évident qu'il est à mettre en corrélation au "nettoyage ethnique" et à la polarisation qui ont investi les quartiers de Bujumbura. Le tableau suivant met en évidence seulement, et synthétiquement, les quartiers de départ et d'arrivée de la mobilité urbaine générée par le conflit et la violence qui enserrent Bujumbura.
Les flux peuvent être encore analysés à l'aide de la carte de la ville publiée ici. Les données les plus significatives (soit du point de vue de la quantité des personnes que de celui des "lieux d'abordage") intéressent les quartiers de Ngagara et Cibitoke d'un côté et de Kamenge et Kinama de l'autre. Depuis Ngagara, par exemple, on enregistre 99 déplacements. Ces mouvements se sont produits pour la plus part ou bien à l'intérieur du quartier (29 %), ou bien en direction de Cibitoke (33 %). Par contre depuis Cibitoke ce sont 181 les déplacements vers l'extérieur de jeunes. Le 17 % s'est dirigé vers Ngagara, le 11 % vers Buyenzi, le 18 % vers Kinama, le 11 % vers Bwiza, et toujours le 11 % vers la province. Aujourd'hui les quartiers de Ngagara et Cibitoke sont dans le fond assez semblables et ont vécu le long des années passées un significatif processus de polarisation. Les données mettent en évidence que cette polarisation s'est produite à l'intérieur d'une substantielle stabilité. Plus forte à Ngagara qu'à Cibitoke. En effet Ngagara est considéré comme un quartier "aisé": il est très protégé par les forces de l'ordre et a été touché par la violence et par les combats de manière très réduite par rapport aux quartiers limitrophes. Cibitoke, par contre, a été partiellement détruit: la population qui habitait dans le secteur bouleversé par les combats a été obligée à émigrer et s'est dirigée, en tenant compte de sa propre appartenance ethnique, ou bien vers Ngagara, ou bien vers Kinama, ou vers la province.
Prenons maintenant en considération deux autres quartiers de polarisation contraire, Kamenge et Kinama. Kamenge est le quartier martyr de la guerre civile, complètement détruit et repeuplé plusieurs fois. C'est un quartier populaire, mélange d'appartenances, lieu de vie et, pour cela, surnommé aussi "Quartier Latin" avec une vague allusion au quartier de Paris son homonyme. Il est significatif que les déplacements de ce quartier (255) en contiennent un tôt remarquablement haut vers l'étranger (21 %) ou bien vers la province (27 %). Moins consistants les flux vers Cibitoke (12 %) ou bien vers Kinama (8 %), Ngagara (8 %), Buyenzi (8 %). En d'autres mots: Kamenge a été un quartier continuellement en mouvement mais le flux de ce mouvement ne met en évidence aucune relative stabilité ou homogénéité: de Kamenge on a fuit en cherchant un refuge vers l'intérieur du pays ou bien vers l'étranger.
Assez semblable la situation de Kinama. A l'origine quartier à base paysanne, Kinama a dû subir plusieurs destructions. De Kinama on a eu 203 déplacements, principalement en direction de la province (38 %), de l'étranger (19 %), ou bien vers Kamenge (10 %). Au contraire il s'est dirigé vers Cibitoke seulement le 16 % du flux sortant. Même Kinama met donc en évidence une grande instabilité et avec les données qui se réfèrent à Kamenge fait ressortir la fonction de la violence et du conflit en cours. Fonction centrifuge et désagrégeante par rapport à certains quartiers, centripète et élément d'agrégation pour les autres. Un processus de polarisation qui d'un côté casse la société en en fragmentant le tissu et en le dispersant le plus loin possible tandis que de l'autre il tend à renforcer des liens et à ressouder ceux qui se sentent semblables.

3.3. Les parents: morts, chômeurs ou sous-employés
Les données sur les parents sont bien plus significatives. Tout d'abord un nombre très élevé de parents est décédé (237 pères - soit le 29,6 % - et 150 mères - soit le 18,7 %). Il est assez facile de présumer qu'une partie significative de ces décès est à mettre sur le dos directement ou indirectement à la violence qui a traversé et traverse encore le pays. Violence qui génère orphelins et insécurité, qui détruit les familles et déstabilise la cohésion sociale.
Mais qui détruit aussi l'économie: en effet le 28 % des parents est au chômage. Ce dernier touche d'avantage les mères (32 %) que les pères (25 %), mais touche de toute façon des sommets extrêmement significatifs. D'autre part, dans le 24 % des noyaux familiaux on ne trouve personne qui travaille régulièrement et de façon stable, tandis qu'en 330 noyaux familiaux il y a une seule personne qui travaille de façon stable. Si on associe cette donné à la composition du noyau familial il est facile de comprendre la situation extrêmement précaire dans laquelle vit la plupart de la population qui habite dans les quartiers périphériques de Bujumbura.

Familles très nombreuses, donc. Serrées en des "habitations" formées en moyenne d'un maximum de 3 ou 4 locaux, et affligées par des grosses difficultés économiques qui viennent ou bien de la mort prématurée des parents ou du chômage et/ou sous-emploi des ces derniers.
Le tableau qui suit résume la situation de l'emploi des parents. Il faut souligner (en plus des données sur le chômage et la mortalité) que les activités "agriculteur" et "commerçant" indiquent en général des activités très exposées à la variabilité du climat économique et social qui caractérise le pays. De ce fait, face aux grands commerçants qui ont sûrement utilisé à leur propre avantage les difficultés générées par l'embargo qui a suivi au dernier retournement de pouvoir qui s'est produit en juillet 1993, il existe certainement des petits commerçants et agriculteurs qui ont un grand mal à accumuler un revenu significatif. En fait les mêmes difficultés économiques provoquées par l'embargo mettent certainement à l'épreuve la catégorie des travailleurs salariés aussi (fonctionnaires employés, enseignants, ouvriers, etc.), obligés à se battre avec l'inflation grandissante et avec l'augmentation des prix à la consommation. La ravagée économie de crise du Burundi, pratiquement, se tient, comme bien d'autres économies africaines, grâce à l'informel, à l'art de "se débrouiller".
La situation de globale précarité est davantage confirmée par les réponses à la question tournée à analyser la dotation technologique du noyau familial des jeunes qui ont répondu au questionnaire. Le 51,1 % des interviewés ne possède aucun des produits technologiques indiqués, tandis que le 17,5 % possède un poste de télévision, le 13,8 % le téléphone, le 11,4 % un réfrigérateur et le 6,8 % la voiture.

3.4. Tout d'abord "se débrouiller"
Se débrouiller est donc l'impératif catégorique de celui qui vit à Bujumbura. Se débrouillent les noyaux familiaux - restreints ou élargis qu'ils soient. Se débrouillent les jeunes du Centre, même si ceux qui fréquentent l'école (81,7 %) sont de toute façon aidés par la famille ou leur noyau d'appartenance. Se débrouillent ceux qui ne fréquentent pas l'école. Se sont certainement "débrouillés" ceux parmi les jeunes qui ont eu des problèmes avec la justice (15,3 %). Bujumbura école de survie, donc. La première école que tout jeune fréquente au Burundi.

4. La scolarisation

Quoi qu'il en soit, la grande majorité (81,7 %) des jeunes inscrits au Centre fréquente (est inscrit) régulièrement une école. La donnée ne reflète évidemment pas les valeurs relatives au pays: les jeunes qui fréquentent le Centre sont comparativement plus scolarisés que le reste des jeunes burundais de même âge. Cela s'explique aussi avec le fait que le Centre Jeunes Kamenge a, parmi ses propres fins, l'aide concret à l'étude, par un soutien total ou partiel des frais de scolarisation, de plus de 1.000 jeunes.
D'autre part, la structure même du Centre, les activités qu'elle propose, les parcours formatifs qu'elle élabore, sont particulièrement attirants pour tous ceux qui désirent, malgré des difficultés concrètes, achever un parcours scolastique significatif. Cela est confirmé par les 150 jeunes qui ne fréquentent pas un établissement scolaire (18,3 %), et qui ont un âge plutôt élevé (20,6 ans), ce qui fait penser à un parcours de toute façon conclu (même s'il a été interrompu ou s'il n'a pas été achevé de façon régulière).

4.1. Le système éducatif au Burundi
Pour comprendre les données tirées du questionnaire, il est nécessaire donner quelque renseignement sur le système scolaire burundais. Le système éducatif au Burundi est structuré en enseignement primaire, secondaire et supérieur. Les établissements sont publics ou privés.

Enseignement primaire
Il a une durée de six ans et on y admet les enfants à partir de 7 ans d'âge. Il est considéré comme obligatoire. A la fin de ce cycle, on reçoit un certificat attestant les études accomplies après avoir passé un examen. En théorie l'école primaire est fréquentée par les enfants entre 7 et 12 ans, sauf dans les cas d'admissions précoces, de retards et des recalés.

Enseignement secondaire
On peut être admis au cycle secondaire après avoir réussi un examen/concours national. Le cycle secondaire est fréquenté par des jeunes d'âge compris entre 13 et 19 ans. Le cycle scolastique du secondaire prévoit plusieurs orientations (secondaire général, pédagogique, technique, professionnel). Au terme de ce deuxième cycle un autre examen donne accès au titre d'études en rapport à l'orientation choisie: orientation humaniste pour l'enseignement secondaire général et diplôme final (qui donne un accès direct au travail) pour les autres orientations.

Enseignement supérieur
L'enseignement supérieur comprend des cycles à court et long terme (de 3 à 6 ans). Tous ceux qui sont en possession d'un diplôme reconnu peuvent y accéder. Ce cycle comprend l'Université et la formation post-universitaire. En théorie, la population scolaire de ce troisième secteur du système formatif burundais comprend des jeunes entre 20 et 24 ans.

Pour ce qui est du niveau de fréquentation il faut souligner quelques données:
a) évidemment la fréquentation est majeure dans le cycle primaire. Même si en 1990 le cycle primaire était fréquenté seulement par le 16,3 % des jeunes en âge scolaire.
b) dans les zones urbaines le taux de scolarisation primaire rejoint le 24,9 % (15,7 % dans les zones rurales) et touche particulièrement la tranche d'âge comprise entre 9 et 14 ans.
La dernière donnée utile est constituée par la variation en pourcentage de la dépense prévue par le bilan de l'Etat pour le secteur instruction. En 1996 l'enseignement de base a dû réduire, par rapport aux dépenses totales de l'Etat, son bilan de 6,50 % par rapport à l'année précédente, pour revenir à 7,60 % en 1997. L'enseignement secondaire et supérieur a été pénalisé davantage, en 1996 de 19,7 % par rapport à 1995 et de 0,60 % en 1997. Dans ces mêmes années, la dépense pour la défense a augmenté de 14,5 % en 1996, et de 70,5 % en 1997.

4.2. Les jeunes du Centre et la scolarisation
Les réponses au questionnaire font ressortir un taux de scolarisation élevé, même si cette donné est liée à une irrégularité significative. Il suffit à ce propos, de voir combien sont-ils ceux qui fréquentent dans une classe tout en ayant un âge bien supérieur au cours régulier des études ou bien un niveau remarquablement haut de "mortalité scolaire" (plus de 30 % de recalés ou retirés). Cela signifie en clair que le conflit (qui a eu comme conséquence la fermeture de beaucoup d'établissements en plus de l'arrêt de l'année scolaire 1993/94) et les difficultés socio-économiques du pays (salaire des enseignants, coût des structures, réhabilitation de ces dernières) et des étudiants (déplacements forcés, violences généralisées, etc.) ont marqué, et de façon extrêmement significative, le curriculum de la majorité des étudiants burundais.

Le tableau 9 n'a pas besoin de commentaires et signale la fatigue qui marque le parcours formatif des jeunes qui fréquentent le Cjk. Il faut seulement souligner le fait que (comme on le verra après) le Centre tend à constituer une alternative significative aux agences de formation typiques de la société burundaise, c'est-à-dire la famille et l'école. Ici se trouve un de ses atouts majeurs: en se proposant comme lieu de socialisation et de formation qui répond aux manques et à la crise du système formatif traditionnel, le Centre peut jouer un rôle significatif dans le sens de la construction d'une société burundaise différente. Délié des entraves de la logique de l'appartenance, le Centre peut prétendre à être un lieu non seulement de formation à la citoyenneté démocratique mais peut aussi en fournir les instruments par des processus de formation professionnelle et des parcours éducatifs qui tendent à la formation de cadres intermédiaires qui lentement en viennent à former le germe de cette société civile qui manque aujourd'hui au Burundi.

5. Le Centre Jeunes Kamenge

La dernière section du questionnaire, avait rapport à la modalité d'utilisation du Centre. Les jeunes qui ont répondu fréquentent le Centre de façon assidue. 1 fois par semaine le 3,9 %, 2 fois le 13,4 %, 3 fois le 13,6 %, 4 fois le 20,4 %, 5 fois le 15 %, 6 fois le 12,8 %, et 7 fois le 20,8 %, et pour ce qui est d'un nombre significatif d'heures de présence, 2-3 heures le 31,9 %, 4-5 heures le 30,1 %, 5-6 heures le 16 %, et toute la journée le 19,7 %. Pour ce qui est des moyens utilisés pour se rendre au Centre, la grande majorité, 91,1 %, arrive à pieds, ce qui influe notamment sur le temps de permanence même.
Le données qui se réfèrent à l'utilisation des différentes activités proposées au Centre, font ressortir une préférence sur trois domaines: sportif, formatif, de support à l'étude (bibliothèque). Ce qui confirme ce qui a été dit plus haut par rapport à l'identité possible du Centre comme agent de formation innovateur par rapport à la famille et à l'école. Le Centre donc, comme lieu d'abordage, comme port abrité et sûr, dans une planète de naufragés.

6. Conclusion

Les résultats du questionnaire, quoi que passibles d'autres approfondissements qualitatifs, montrent à notre avis un flash significatif soit de la société burundaise et de son tourment que du Centre Jeunes Kamenge et de son projet. Les réponses marquent avec une précision méticuleuse les drames du Burundi et particulièrement des jeunes urbains ballottés entre un système scolastique en faillite, une famille souvent absente ou de toute façon dans une crise importante, une société bloquée et sans perspectives de travail. Ce sont des signaux importants - presque des baromètres de crise - très rarement à la base des interventions humanitaires ou des projets de développement. Des voix trop souvent inécoutées, des messages (même pas chiffrés) abandonnés dans une bouteille à la dérive.
Le succès Centre Jeunes Kamenge (mis en évidence par la croissance soudaine des inscriptions et des temps d'utilisation) enfonce justement ses racines dans la capacité de fournir des réponses adéquates aux réels besoins des jeunes de Bujumbura. Et ce sont cette augmentation et ce consensus qui impliquent fort probablement de la part du Centre une définition plus précise de son rôle dans l'actuel tissu de la société burundaise. Ce qui signifie d'un côté augmenter la capacité d'écoute des exigences et des besoins des jeunes (et c'était justement le but de l'enquête et de la recherche qui s'est déroulée), et de l'autre côté mettre en jeu des nouveaux projets et des nouvelles réponses en précisant encore davantage ses propres fins et son propre rôle.
Si la première phase de la vie du Centre a été caractérisée surtout par des fins de socialisation et d'animation, il sera probablement nécessaire dans le futur, d'y adjoindre des parcours de formation bien mieux finalisés et définis. Seulement ainsi il sera possible, à notre avis, saisir pleinement les opportunités liées à la création possible d'alternatives réelles aux centres de formation traditionnels qui, dans leur crise, font ressortir la crise même du système social du pays. De là la nécessité de saisir, à l'intérieur d'un espace multiethnique et multireligieux, l'opportunité de fournir des parcours concrets à tous ceux qui désirent engager leur vie à sortir le Burundi d'une impasse et d'une crise qui, en s'enroulant sur elles-mêmes en spirale, risquent d'entraîner dans le gouffre tout le pays.
Le pari du Cjk est sur les jeunes. Un pari courageux qui pense à un futur différent. Un pari qui doit réussir à fournir des pistes de concrétisation. Hypothèses et opportunités concrètes utilisables dans le social et le travail. Seulement de cette façon le désir de futur des jeunes de Bujumbura ne se traduira pas en une nouvelle déception et une nouvelle agressivité violente mais pourra être ciment de nouveaux rapports sociaux fondés sur la paix, sur le bien commun, sur la justice.

Notes: -----

(1) Gerard Lutte s'est distingué en Italie dans ce domaine. Qu'on lise à ce propos soit les textes théoriques (1. Psicologia degli adolescenti e dei giovani, Bologna, Il Mulino 1987; Sopprimere l'adolescenza?: i giovani nella società post-industriale, Torino, EGA, 1984) et une série d'études de faits sur jeunes et adolescents du sud du monde (1. Giovani lavoratori dei cinque continenti. Storie di emarginazione e di liberazione, Roma, Kappa, 1989; 2. Quando gli adolescenti sono adulti: i giovani in Nicaragua, Torino, EGA, 1989; 3. Principesse e sognatori nelle strade in Guatemala, Roma Kappa, 1994). La position de Lutte est bien résumée dans l'essai publié par ses soins dans AlfaZeta 56 n. 6/1996 (Giovani del Sud-Giovani del Nord).

(2) Que l'on voit par ex., G. Galli, Il trauma psicosociale da guerra in età evolutiva, IN AAVV, Il filo della speranza, Roma, Caritas, 1996.

(3) On pourra mener dans un deuxième temps une autre recherche, d'avantage attentive à l'aspect qualitatif, surtout pour ce qui est du vécu, des besoins, des parcours d'identité, des attentes. Pour les références théoriques sur la recherche quantitative en sociologie voir: F. Ferrarotti, Manuale di sociologia, Bari, Laterza 1988 e K.D. Bailey, Metodi della ricerca sociale, Bologna, Il Mulino, 1995.
Les garçons de l'échantillon sont surestimés par rapport à l'univers où les proportions sont: 17 % de filles et 83 % de garçons.
Sur l'économie informelle en Afrique voir les analyses lucides de Serge Latouche et le rapport n. 8 de l'UNDP sur la pauvreté.
La fréquence scolaire de ceux qui ont répondu est élevée, car le Centre aide économiquement chaque année (par la prise en charge totale ou partielle des frais scolaires) plus de 1000 jeunes.