NOUVELLES VIOLENCES ?

NOUVELLES CLINIQUES ?

 

 

TERRES DE VIOLENCE

 

« APRES LA GUERRE, SOIGNER ET RECONSTRUIRE »

 

 

par

Claire GATABAZI

(Pour un an et demi volontaire chargée de l’animation et de la formation des animateurs au Centre Jeunes Kamenge)

 

Présentation du Burundi

 

Le Burundi est un petit pays de la région des grands lacs (28 700 Km2). Il est voisin du Rwanda, du Congo (ex-Zaïre) et de la Tanzanie. Sa capitale est Bujumbura. Il est peuplé d’envion 6 millions d’habitants.

o               Avant 1993

Le Burundi s’est constitué et structuré comme Etat Nation dès le 15ème siècle . C’était un royaume centralisé. L’organisation et la répartition du pouvoir garantissaient l’harmonie sociale entre les composantes de la nation, en particulier les ethnies. Comme dans toute autre société les conflits et les injustices ne manquaient pas mais l’histoire n’a retenu aucun conflit de nature ethnique dans le Burundi précolonial. Pourtant, les Hutus étaient largement majoritaires et les Tutsis étaient au pouvoir.

La colonisation va rompre cette harmonie en cassant les mécanismes traditionnels de répartition du pouvoir, de régulation des rapports sociaux et en modifiant les échelles des valeurs. Pour renforcer sa main mise sur le pays, la colonisation s’est appuyée sur cette stratégie : « Diviser pour mieux régner ». Le cadre politique burundais va subir le contre-coup des ces événements qui vont entraîner une cristallisation des rapports entre les élites hutu et tutsi.

Entre 1962 (année de l’indépendance du Burundi) et 1993, les Tutsis ont toujours étaient au pouvoir, il y a de grandes périodes de crise (coups d’état, fuites ou massacres de Hutu ou de Tutsi, etc)

Enfin, pour la première fois au Burundi est organisée une élection présidentielle en juin 1993 : un président Hutu, Melchior NDADAYE est alors élu démocratiquement. Ce processus, est qualifié d’exemplaire en Afrique car le président sortant Pierre BUYOYA (Tutsi) accepte avec fair-play sa défaite.

o               La crise de 1993

Tout a basculé cent jours après son accession au pouvoir en octobre 1993 ; le Président NDADAYE est assassiné avec quatre de ses proches collaborateurs, suite à une tentative de putsch organisée par des militaires. NDADAYE avait au cours des trois mois précédents tenté de nommer de nouveaux responsables Hutus à tous les niveaux de l’administration centrale, provinciale et locale, par des licenciements et mutations dans de nombreux secteurs de l’administration publique et parapublique.

Ne trouvant aucun soutien réel, tant de la part de l’armée que de la société civile, les putschistes remettent le pouvoir, deux jours plus tard. Cependant le vide à la tête de l’Etat, les actes de génocide et les autres tueries qui ont suivi font perdurer la crise.

o               La gestion de la crise

Le vide politique créé par la tentative de putsch aboutit à un blocage qui ne peut être réglé par la Constitution. Elle interdit la possibilité de tenir des élections présidentielles en cas de force majeure, notamment en cas de troubles graves.

Les différents acteurs politiques entreprennent alors de négocier pour mettre fin à la crise. Ces négociations aboutissent d’abord, en janvier 1994, aux accords dits de Kigobe entre partis politiques qui précisent les intentions des divers partenaires de cultiver la paix, la sécurité et la confiance entre les citoyens. Ils permettent en particulier de remettre sur pied l’institution présidentielle. Après avoir été investi le 22 janvier 1994, Cyprien NTARYAMIRA, membre du FRODEBU (Hutu), prête serment comme Président de la République. Il meurt 2 mois plus tard dans le même accident d’avion que le Président rwandais Juvénal HABYARIMANA.

Très vite, le système de la Convention de Gouvernement s’avère incapable de sortir le pays de la crise et de conduire le pays à une paix durable. C’est un système de « partitocratie » où les intérêts sectaires priment souvent sur l’intérêt général. La guerre civile s’intensifie, entraînant des massacres de populations civiles. Les querelles à la tête de l’Etat aboutissent à la paralysie de l’Etat et réduisent fortement son autorité, le rendant incapable de ramener la paix. Les milices Hutu et Tutsi sont créées et entretenues parfois par certains hommes politiques. Le pays s’achemine vers une guerre civile généralisée.

Les premiers mois de l’année 1996 sont caractérisés par une exacerbation de la violence sur fond d’une crise institutionnelle. Les bandes armées Hutu multiplient les attaques meurtrières sur les camps de déplacés tutsi. Parallèlement, une vague d’assassinats cible des personnalités et la population Hutu soupçonnées d’avoir des responsabilités dans les massacres des Tutsi.

o               L’avènement du régime de transition

Le changement de régime du 25 juillet 1996 survient dans un contexte de désordres et de tueries sélectives et massives résultant du blocage et du dysfonctionnement des mécanismes des institutions de la République. Une issue consensuelle à cette crise est devenue impossible dans un contexte de pourrissement généralisé de la situation socio-politique. Le Président Pierre BUYOYA, revient au pouvoir par un coup d’état. Le 31 juillet 1996, Les pays voisins du Burundi décrètent un blocus contre le Burundi.

o               Les Accords d’Arusha et le gouvernement de transition

Grâce à l’aide de Nelson Mandela, les Accords de Paix sont signés le 28 août 2000 à Arusha mais la route semble encore longue avant de pouvoir parler de paix et d’harmonie au Burundi. Un gouvernement de transition est mis en place. Il prévoit un gouvernement formé par un président Tutsi et un Vice Président Hutu pendant 18 mois suivi d’un gouvernement formé par un président Hutu et d’un vice président Tutsi les 18 mois suivants. Nous sommes actuellement dans la première phase de ce plan.

En définitive, Le Burundi est entré dans une crise ouverte depuis le 21 octobre 1993. Depuis lors des milliers de Burundais ont perdu la vie, d’autres sont devenus des déplacés intérieurs ou exilés. Cette crise atteint tous les domaines de la vie des Burundais : social, économique, politique, physique et même psychologique et cela perdure encore aujourd’hui

 

Présentation du Centre Jeunes Kamenge

Lieu de rencontre pour les jeunes des Quartiers Nord de la capitale du Burundi, Bujumbura, le Centre Jeunes Kamenge (CJK) compte aujourd’hui environ 19000 inscrits, garçons et filles de toutes les ethnies de cette région géographique, de religions, de situations sociales, de positions politiques différentes.

Au travers des activités de groupe de toutes sortes (culturelles, sportives, religieuses, d’enseignement de métiers), les jeunes apprennent à vivre ensemble, à travailler ensemble, à espérer ensemble.

Le Centre Jeunes Kamenge (CJK) est donc une structure récréative et sportive où se côtoient plus de 19000 jeunes ( âgés de 16 à 30 ans), originaires des quartiers nord de Bujumbura. Ces quartiers fortement ethnisés, ont vécu des années noires pendant la crise civile burundaise qui a débuté en octobre 1993 et n’est pas achevée. Le CJK a été créé pour « habituer les jeunes des Quartiers Nord de la ville à vivre ensemble, en se respectant mutuellement ». Il offre plus d’une quarantaine d’activités (football, volley-ball, basket-ball, musculation, théâtre, micro-informatique, couture, ciné-club, danses traditionnelles et modernes, arts plastiques, apprentissage de l’anglais, de l’italien, du français, etc.) et emploie les services bénévoles d’une cinquantaine d’animateurs.

Le principe de base de ses concepteurs (des prêtres xavériens) est celui de faire participer les jeunes à des activités de groupe. Il s’agit d’activités sportives, culturelles, musicales, de soutien scolaire, de réflexion, inter-religieuses, de projections-débats audiovisuelles, d’actions attachées à des "métiers de la ville". L’expérience des jeunes est enrichie par l'apport des animateurs et par la présence d'autres jeunes, venant de quartiers divers, différents par leurs origines ethniques et religieuses, par leurs orientations politiques et leur extraction sociale.

Outre ces activités pratiquées dans les locaux du Centre, 6 animateurs de quartiers sont employés à plein temps, depuis quatre ans, mettant en place des « activités de paix » à l’intérieur de chaque Zone* (tournoi de foot, de basket, concerts, jeux inter-scolaires, débats, dialogues sur la réconciliation et la paix, etc.) avec les jeunes et les habitants des quartiers qui ne fréquentent pas le Centre, et pour des activités de coordination (avec les administrations, les établissements scolaires, les différentes communautés religieuses, les centres de santé, les ONG, etc.).

Quant à moi, j’étais engagée comme volontaire au sein du Centre, j’étais animatrice, formatrice d’animateurs et je travaillais également sur la recherche de financements et la mise en œuvre de projets.

 

les objectifs pricipaux du Centre Jeunes Kamenge sont les suivants :

Þ               Rassembler et accompagner les jeunes qui manifestent leur fatigue face à la situation de guerre et les aider à exprimer leurs aspirations pour la cohabitation ;

Þ               Favoriser l’ouverture des jeunes aux messages de paix, à l’idéal démocratique et au monde en général ;

Þ               Participer à la construction d’une société civile forte, démocratique et organisée au Burundi.

 

Le Burundi, une société violente

Au cours des 15 mois passés au Burundi, j’ai pu constater que le Burundi était une société violente. Bien sur, la guerre en est la preuve mais ce n’est pas forcément cette violence que je retiens aujourd’hui. Voici une liste non exhaustive des différentes formes de violences qui m’ont frappé :

-                   La discrimination ethnique ou sociale : elle est partout et paralyse le pays, elle est présente à l’école, à l’université, dans le monde du travail, dans certains quartiers, etc.

-                   Les principes rigides d’éducation : les coups sont distribués généreusement tant à l’école par les professeurs qu’au sein de la cellule familiale ou encore par les militaires ou policiers.

-                   Les règlement de compte ou la « justice par le peuple » : combien de fois ai je assisté à des scènes extrêmement violentes dans la rue ; quelqu’un vole, la population (femmes, enfants, hommes, vieillards, etc) le poursuit, l’attrape et le bat le plus souvent jusqu’à la mort.

-                   Les violences sexuelles : le viol est très présent au Burundi, il est très pratiqué par les militaires qui parfois se vantent d’aider à la propagation du Sida. Le viol est banalisé de par le statut de la femme.

-                   la corruption : le pays est paralysé par la corruption ; elle gangrène la politique, l’administration, le commerce, le système universitaire, la justice, etc… Lors d’une visite en prison, j’ai découvert que même à l’intérieur de celle ci le système perdurait : certains détenus avaient des boys à leur service moyennant de l’argent.

-                   La destruction économique et matérielle : les pillages, les vols de tout genre, les incendies sont le quotidien des burundais.

-                   la torture : elle est énormément pratiquée par la police et l’armée

-                   Le non-accès à la liberté d’expression : il y a peu de quotidiens ou d’hebdomadaires au Burundi, il existe cependant de nombreuses radios qui se doivent tout de même de faire très attention au moindre propos touchant de trop près la politique. Les grèves existent mais ne s’accompagnent pas de manifestations car la dernière en date a laissé sur place trop de morts et de blessés fusillés par l’armée.

-                   Le difficile accès pour tous à la santé : Bien qu’il existe au Burundi un système permettant de se soigner à moindre coût, l’accès à la santé est tout de même très rude. Parfois, comme dans de nombreux pays « pas d’argent » lorsque l’on est malade rime très vite avec « mort »

-                   La guerre : les armes de tout genre, mitraillettes, grenades, obus, mortiers, orgues de Staline retentissent quasi quotidiennement. Quand ce n’est pas à l’occasion des combats entre les deux camps antagonistes, c’est pour les pillages ou les règlements de compte.

 

Les jeunes et la violence

La construction d’une société civile forte, démocratique et organisée constitue au Burundi un enjeu et un défi encore plus important que dans les pays où ne risquent pas de se réveiller à tout instant violences, revanches, vengeances, menées génocidaires, etc. Dans la période actuelle, les populations manifestent leur lassitude de la situation de guerre et beaucoup expriment des aspirations pacifiques particulièrement les jeunes.

Les jeunes burundais sont pour l’essentiel démunis du point de vue de l’éducation, de l’emploi, mais aussi des valeurs morales : ils sont en recherche de ces dernières puisqu’ils ne sont plus forcément prêts à reproduire celles de leurs parents et se montrent plus ouverts aux messages de paix, à l’idéal démocratique et au monde en général.

Durant la crise qui a débuté en 1993, très nombreux ont été les jeunes manipulés, enrôlés, (souvent grâce à la consommation de marijuana et à l’analphabétisme) dans les destructions et les massacres. Des leaders (bien plus âgés) organisaient des meetings, les persuadaient que leurs malheurs et leur pauvreté étaient causés par l’autre ethnie, leur donnaient des armes et leur faisaient prendre une grande part dans cette guerre ethnique, plus particulièrement dans les tueries. Beaucoup de jeunes ont tué ou violé, et tous ont perdu au moins un membre de leur famille à cause de la guerre.

Au Burundi, en somme, il n’y a pas grand choses pour les jeunes en dehors de la guerre et de l’école (quand on a les moyens d’y aller). Rien n’est accessible au niveau sportif, culturel. Même pour accéder aux études supérieures, les jeunes burundais sont obligés d’effectuer leur service militaire pendant 24 mois. Ce service consiste à aller combattre et tuer ses frères à l’intérieur du pays. C’est ce qu’il faut faire pour accéder aux universités publiques. Aujourd’hui de plus en plus de jeunes refusent d’aller faire la guerre et voient leur chance d’étudier devenir nulles. Le chômage étant très élevé, ils se retrouvent très vite coincés par l’inactivité et sont tentés de subvenir à leur moyens par des moyens illégaux ou violents (pillages, vols, magouilles en tout genre, etc.).

Ce qui m’a frappé aussi au Burundi, c’est que ces jeunes ont connu la guerre, les massacres, la torture, la violence au quotidien et malgré cela, ils sont dans l’ensemble extrêmement polis, respectueux et souriants plus particulièrement au Centre Jeunes Kamenge. J’ai pu observer également un certain silence, un non-dit autour de la question d’ethnie.

Cela n’empêche pas que lorsqu’il y a une scène de violence dans la rue, par exemple lorsqu’un militaire torture un voleur, tout le monde encourage le bourreau, les jeunes y compris même si ils ne participent pas ou sont pour la paix. Ou encore, lorsque les combats reprennent, on peut ressentir une certaine excitation chez les jeunes, comme si la violence était devenue une drogue.

Pourtant les jeunes se demandent aujourd’hui pourquoi ne peuvent-ils pas vivre dans un monde en paix et souffrent de cette situation. Ils se sentent victimes des plus vieux et souvent de leurs parents. La guerre et la violence sont une considérées comme fatalité.

Voici un poème écrit par un jeune du CJK qui illustre cet état d’esprit :

 

Je pleure pour mon pays

 

Je pleure pour mon pays ravagé                                                                                  Je pleure pour mon pays emporté par l’ethnisme

Par mes confrères aux cœurs sauvages                                                                                                                                                                              L’arme qui cause le séisme

Dans leurs tortures et tueries qui font rage                                                   Où nos hommes sont devenus sans pitié

En transgressant la parole de nos sages                                                             Ils sont perdus dans les ténèbres où il n’y a pas d’amitié

Qui nous racontaient leur amitié en cent pages                                                                                                                                                                              Comme dans la jungle seule la force gouverne

Pendant la journée au ciel sans nuage                                                                                                                                                                              C’est l’injustice totale qui s’entraîne.

 

Nshimirimana Prime

Le désir de Paix des jeunes

 

Pour illustrer le désir de Paix des jeunes d’aujourd’hui au Burundi, voici trois poèmes écrits par des jeunes du Centre Jeunes Kamenge :

 

LE REVE

 

Depuis longtemps                                                                                                                                                                              Aujourd'hui,

Les hommes ont rêvé                                                                                                                                                                              Moi aussi je rêve

rêve dans un monde libre                                                                                                    Je rêve d'un temps où,

un monde pour noirs et blancs                                                                                      Le soleil de la liberté,

Grands et petits, riches et pauvres                                                                                                                                                                              Avec ses rayons d'or,

Un monde pour tout le monde                                                                                                                                                                              Illuminera un monde libre,

Sans distinction de la pensée,                                                                                          Un monde où fils et père ennemis,

de sexe, de races, ni de religions                                                                                                                                                                              Fumeront un cigare de paix,

Un monde où tout le monde                                                                                                                                                                              Ensemble pour bâtir un monde meilleur.

a le droit de vivre.                                                                                                                        

 

Pourtant,

Le monde n 'est pas libre,

L'homme détruit le monde,

Et parfois je me demande,

Pourquoi la haine, la violence,

Les tortures et la peine capitale,

Toujours des innocents qui meurent,

Sans avoir trahi leur cœur ?

Pourquoi alors fabriquer des armes?

 

 

Soyons unis

 

Frères, combien serions-nous fiers                                                                                                                                                                                         Si tu as peu, essai de partager

De nous voir dans les milieux paisibles                                                                                                                                                                                         Avec ton frère afin de rêver la paix

Étant comme les enfants d’un même père                                                                                                                                                                                         Essai de vivre avec ton frère

Heureux et joyeux sur le chemin de la vie                                                                                                                                                                                         Pour triompher la malédiction

Si nous essayons de vivre en paix avec tous                                                                                                                                                                                         Et fais de ton mieux en toute chose

Loin de nous les ennuis et les querelles.                                                                                                                                                                                         S’atteler à la tâche est le lot de chacun.

 

 

Là où il y a de l’unité :                                                                                                                                                                                         Donc, si nous mettons ensemble

Vraiment rien n’est impossible                                                                                                                                                                                         Nos différences, nous obtiendrons une fleur

Les ethnies, les religions ne sont jamais des frontières                                                                                                                                                                                         Car ensemble, tout est possible

Et la paix, la fraternité, la liberté, la justice et l’amour règnent                                                                                                                                                                                         Et si tu es dans le malheur

Ainsi le pain y est abondance                                                                                                                                                                                         Demain t’apportera le réconfort

 

                                                                                                                                                                                         Oh ! frères, soyons-unis

 

Gahungu Guide

 

 

 

 

 

 

Qui profite de l’injustice et la guerre dans le monde

 

Imaginez un monde où régnerait l’amour

Aucun n’homme n’aurait songé à la révolte

Les guerres mondiales, civiles, les génocides

Les maquis, le terrorisme n’auraient jamais lieu

De ce fait l’organisation des Nations Unies et ses organes

Auraient perdu leur raison d’être

Les organisations humanitaires disparaîtraient

 

Imaginez un monde où régnerait la justice

Les kalachnikov, G3, R4 Machine gun..

Et les autres armes sophistiquées

Pour ne pas dire nucléaires pourriraient dans les stocks

Et les industries d’armement chômeraient

Les opérations militaro-humanitaires

Telles que Tempête du désert, restore Hope, Turquoise

Pélican, justice cause, justice sans fin n’existeraient pas

 

Imaginez un monde où chacun aimerait

Son semblable comme lui-même

Ce serait le bonheur familial, la fraternité universelle

Il ne serait jamais venu à l’homme

L’idée d’exploiter son prochain

Par la colonisation, l’esclavage,…

Ou d’avoir des préjugés vis à vis de son semblable.

Imaginez un monde où règnerait l’amour

L’appât du gain entraînant les razzias

L’aliénation d’autres peuples, la nouvelle initiative

De colonisation économique « mondialisation, globalisation »

Ou les diktats des grands de ce monde prendraient fin.

Lodi DIMBADIMBA Constantin

 

Des poèmes comme ceux ci, j’en ai lu et récolté des centaines. Dans le cadre de mon travail au CJK, j’ai créé un journal qui permet à chaque membre de s’exprimer librement (seul impératif : ne pas faire de politique) en déposant ses écrits dans une boite à lettre. Chaque mois, quelques animateurs, le responsable et moi-même sélectionnons un grand nombre d’entre eux qui paraissent dans le Journal du Centre intitulé Arc-en-ciel. Le désir de Paix des jeunes est omniprésent dans la plupart de leurs écrits. C’est un formidable exutoire. On y ressent la fatigue de la guerre. Se mêlent dans leurs mots un mélange subtil de fatalisme et d’espoir.

Les jeunes sont conscients que sur le plan politique, il y a des groupes minoritaires qui ont tout intérêt à maintenir le pays dans la guerre et le chaos. Ils savent aussi que si un jour la guerre s’arrête, les militaires et les groupes armés rebelles n’auront plus de travail et ne pourront trouver un sens à leur vie.

Les jeunes savent que la guerre assure la survie du pays pour ceux qui s’en nourrissent.

C’est aussi pour cela et à cause de la télévision ou des « on dit » qui enjolive la vie dans les pays occidentaux, que la plupart des jeunes burundais rêvent de fuir leur pays pour étudier, gagner de l’argent, s’installer ailleurs : aux Etats Unis, en Belgique, en Hollande, en France et même en Malaisie, en Afrique du Sud, en Tanzanie, etc. Partout mais pas au Burundi. Nombreux ont déjà fui, en tant que réfugié ou par des moyens plus tortueux.

 

Mon travail et mes observations

 

J’ai animé également un atelier d’Arts plastiques. Au départ, je ne donnais pas vraiment de thèmes aux jeunes participants, je leur proposais plutôt plusieurs support ou du matériel varié (peinture, feutres, crayons de couleurs, craies, papiers, cartons, etc). Toutes les œuvres des jeunes représentaient la guerre. Les couleurs rouge pour le sang et verte pour les militaires étaient omniprésentes sur chaque dessin ou peinture. On y voyait des hommes en arme terroriser ou blesser d’autres hommes, femmes et enfants. Les armes étaient dessinées avec une extrême précision.

Peu après j’ai décidé de donner des thèmes pour essayer de sortir un peu de ce type de dessin même si je savais pertinemment que c’était un exutoire pour ces jeunes que de pouvoir exprimer la guerre dans la peinture ou le dessin. Le premier thème que j’ai donné était : imaginer un Burundi en Paix. Là encore, nombreux ont été les dessins ou on voyait des hommes armés, des armes, du sang, de la violence, de la souffrance, mais cette fois, tout cela était barré ou accompagné d’un panneau d’interdiction. Ceci dit dans de nombreuses œuvres, on pouvait voir des jeunes danser, parler, faire du sport, des moins jeunes cultiver leurs champs etc.

Un autre thème comme « imaginer la vie sur une autre planète » m’a fait comprendre que la plupart des jeunes ne connaissaient rien en dehors de la guerre et que cela « bloquait » leur esprit créatif. La vie sur une autre planète pour la majorité d’entre eux n’était autre que la reproduction de la vie au Burundi (même paysage, même peuple, mêmes coutumes, même guerre, etc). Très peu d’entre eux ont pu dessiner des « extra terrestres » avec des pieds de vaches ou des têtes en forme de triangle ou d’autres couleurs. Cet atelier était vraiment passionnant et les jeunes étaient très assidus.

J’ai animé aussi un atelier de danse. Les jeunes burundais ont culturellement je crois de très grands talents dans ce domaine. Je n’étais pas la pour leur enseigner mais pour organiser un système qui permettait aux plus agiles en danse d’apprendre aux autres. Ce fut un grand succès. J’ai vu ces jeunes donner le meilleur d’eux même et prendre un plaisir fou.

J’ai compris grâce à ces activités artistiques qu’il y avait dans la création une valeur thérapeutique incroyable.

J’ajouterai également la place prépondérante que prend la musique dans la vie des jeunes burundais. Au Centre Jeunes Kamenge il y a bien évidemment un groupe formé par une dizaine de jeunes qui met l’ambiance à chaque occasion et des haut-parleurs qui diffusent en continu tout genre de musique. Mais dans la vie de tous les jours, a chaque coin de rue, au marché, chez le coiffeur, dans les voitures, la musique s’échappe toujours d’un petit poste à pile, d’un auto radio « criant à plein haut parleur » ou autre. La musique au Burundi est très rythmée, très gaie, elle est entraînante : Ndombolo, Reggae, Raï, Zouk, Rap, etc… Elle semble permettre à chacun de s’évader, de rire, de danser, voire d’oublier.

Au Centre Jeunes Kamenge, il y a aussi d’autres types d’activités qui permettent à ces jeunes de « sortir leur esprit » de la guerre comme le sport, les activités d’apprentissage (informatique, couture, langue, dactylo, etc). Elles renforcent leurs connaissances et leur permettent de rêver d’un avenir meilleur.

Mais le plus important dans toutes ces activités c’est que des jeunes qui autre part ne pourraient se parler et se connaître, partagent ensemble des idées, des sentiments, des souffrances et des rêves.

Comme je l’ai entendu dans la bouche d’un poète israélien il n’y a pas si longtemps, « c’est la vie qui amène la Paix et non la paix qui amène la vie ». Le travail du Centre Jeunes Kamenge au Burundi repose pleinement sur cette idée.

 

 

 

 

Conclusion et essai d’interprétation

 

Culturellement, les Burundais parlent peu. C’est à dire qu’en famille, au travail, etc, ils n’ont pas l’habitude de s’étendre sur de nombreux sujets le plus souvent sérieux. Il y a beaucoup de tabous. Le seul endroit ou moment propice à une large parole c’est dans la fête.

Par conséquent, au Burundi, on parle peu directement de la violence. On fait silence, on ne la dénonce pas vraiment non plus, comme si l’on était guidé par l’idée qu’à parler de la violence on la créait. On s’interdit d’évoquer des choses qui peuvent faire mal et risquent de ramener le malheur : on en parle pas parce qu’on se sent impuissant, on en voit pas l’issue et on ne la maîtrise pas (comme en Occident on ne parle pas de la mort).

La violence et la passion sont enfouies socialement. Elles ne sont pas reconnues ni élaborées dans un discours commun. Elles sont plutôt institutionnalisées et deviennent obligatoires ou inévitables. La toute puissance de l’armée qui s’insinue partout est là pour le rappeler. La seule reconnaissance qui leur est faite (à la violence et à la apssion), ‘est la guerre. La guerre extériorise la violence qu’il y a en chacun des êtres humains, elle entérine, elle fixe la violence collective, elle devient fatalité.

Les facteurs aggravants cette violence me semblent être les suivants :

o               L’ignorance (avec le manque d’information, l’analphabétisme, etc.) qui est source de manipulation.

o               La peur de l’inconnu : faute d’avoir une histoire avec des repères constructifs, les Burundais ont une vision incertaine de leur avenir. Le sentiment d’être en danger est prégnant et paralyse parfois leur force de vie. La méconnaissance de l’autre et certainement la méfiance contribuent à cette peur.

o               La répétition dont on ne sort pas : j’ai pris des coups, je donne des coups (dues aux principes d’éducation et aux expériences traumatisantes.).

o               L’absence de communication, de confrontation, de médiation.

 

Dans ce pays de violence j’ai voulu vous montrer qu’il existe des îlots de bonheur.

Il y a d’abord ces expressions de paix sur tous les visages ou presque, des signes de douceur dans les gestes et dans la capacité des burundais à aller au devant de l’autre. Il y a des sourires, de la gaieté, un besoin de se reconnaître les uns les autres en se disant bonjour plusieurs fois par jour, en se touchant chaleureusement. Un rien les satisfait, les fait espérer, et c’est beau…

La contradiction est grande entre ces expressions de vie et le bruit quasi permanent des tirs au loin. Pour rendre cette contradiction supportable, celui ou celle qui arrive au Burundi va se mettre à oublier la guerre ou à en prendre l’habitude (ce qui revient au même). C’est une des défense qui rend la vie vivable et chaque burundais en est munie qu’il le souhaite ou non. Le Centre Jeunes Kamenge en offre d’autres que j’ai essayé de mettre en valeur dans mon exposé.

Au centre Jeunes, on donne « des soins », on se rassemble, on se tient chaud. On propose aux jeunes de voir autre chose, de s’informer sur ce qui se passe dans leur pays, en dehors de leur pays et du continent. Au Centre Jeunes on offre une ouverture. On accueille les différences, on les fait cohabiter en ne les combattant pas. On les souligne en les mettant ensemble. Au Centre Jeunes et dans les Quartiers Nord on partage : dans le jeu, dans le sport, dans l’apprentissage…

Le Centre Jeunes offre la possibilité de se libérer, de sublimer, de déplacer les pulsions agressives à partir d’activités scolaires, extra-scolaires, et surtout artistiques. La musique (diffusé en continu partout dans le Centre) et la danse sont en particulier les supports de ce processus de sublimation.

Le soin c’est donner la possibilité à la passion de s’exprimer. Il n’y a pas d’art sans passion et on la retrouve dans la façon dont les jeunes dansent (jusqu’à entrer en transe). Le public répond avec la même exaltation. Au Burundi la danse est une drogue qui ne fait pas mal.

On assiste à la même passion lorsque le Centre Jeunes Kamenge se déplace dans les différents quartiers de Bujumbura pour un concert. L’objectif est d’adresser un message de paix à partir d’une manifestation qui rassemble la population des quartiers. Des textes émanant de personnalités pacifistes ou de poètes sont lus dans plusieurs langues. Ces rencontres sont des fêtes qui permettent de supporter la guerre, on y rêve la paix comme les banderoles l’indiquent.

Le mot rêve revient souvent dans la bouche des animateurs du CJK. Il vient là pour signifier l’importance de l’imaginaire qu’ils cherchent à développer par tous les moyens. Ce mot montre combien le chemin peut être encore long pour trouver la paix et combien la certitude est loin.

Dans ces manifestations la paix est chantée, commentée, criée, dansée dans une large communion et pourtant l’armée est là, bien présente. Elle est d’ailleurs en permanence à l’entrée du Centre Jeunes Kamenge. Au départ les responsables ne le souhaitaient pas mais pendant la crise, le CJK était menacé et était aussi accusé à tort d’apporter de l’aide à l’une des parties en conflit. C’est pour cette raison qu’ont été placée une dizaine de militaires chargée ouvertement d’assurer la sécurité du CJK mais aussi de surveiller de plus près les actions qu’on y menait.

Un jour, à la fin d’un concert, des petits enfants sont restés là voulant être photographiés par moi, jouant, riant, prolongeant en quelque sorte le spectacle et le rêve. Des soldats leur ont aussitôt donné des coups de bâton afin de les chasser. La fête devient alors une parenthèse, un moment de bonheur sans rien autour apparemment, mais doit bien faire ses effets, j’espère, dans la pensée de chacun.

On est peut être dans l’illusion que ce que l’on crée existe réellement dans cette expérience intense qui est du domaine des arts, de la religion, de la vie imaginative.

Le soin au CJK c’est aussi interroger le fatalisme, qui, comme je l’ai déjà dit, est inscrit en chacun des burundais.

Pour cela on se doit d’avoir leur avis et de les sensibiliser à comment on arrive à prendre des décisions communes ou à décider même s’ils ne sont pas tous d’accord. L’objectif est alors de parvenir à la concertation. Il se situe dans la transition entre le passé, la culture, où les burundais étaient souvent « assujettis » et le modèle démocratique actuel. Cet objectif est indissociable d’un travail de réflexion sur soi-même, qui permet à chacun d’apprendre à mieux se connaître et surtout à reconnaître sa propre violence, celle qui est en chacun de nous, à en parler avec d’autres. Cette réflexion plus personnelle n’est peut être pas très inscrite dans la culture et les habitudes des burundais.

A Kamenge, on essaie avant tout de communiquer, de s’exprimer, de partager, dans le jeu, dans le sport, dans l’art, dans le travail, dans le plaisir. On essaie de vivre sur un fond de démocratisation qui est une façon de mettre en musique la violence et qui évite certainement la guerre ou du moins la participation des jeunes dans celle ci.



* La ville de Bujumbura est découpée en zones (équivalent de l’arrondissement ou du quartier).