DES ASSOCIATIONS …

 

Depuis 1993, la guerre civile ravage le Burundi. Dés les premières violences en octobre 1993, les femmes se sont regroupées dans un vaste mouvement de solidarité et d'entraide ; femmes rurales, femmes de la ville, instruites ou cultivatrices elles se sont organisées pour survivre, élever les orphelins de la crise et surtout lancer un appel au rétablissement de la paix ...

 

Des associations pour vivre ...

 

Bujumbura, rural, à quelques kilomètres de la ville, 7 heures du matin, le soleil darde déjà ses rayons brûlants, la chaleur moite se fait ressentir, n'en ayant cure, Safia marche à grands pas, une houe sur son épaule, un bébé endormi sur son dos, derrière elle, un petit groupe de femmes la suit en file indienne.

Elle se retourne vers moi, le visage en sueur, son regard espiègle semble m'interroger, scruter la peur dans le mien, je lui souris m'efforçant à rester confiante « non ça ira », je murmure ...

Nous traversons un champs de ruines, une parcelle saccagée des maisons en briques inachevées ou peut-être ... brisées, l'on ne pourrait le dire, mais le spectacle est désolant et inquiétant à la fois.

Safia, arpente une route en terre abrupte, et s'arrête brusquement, elle dépose sa houe et se retourne vers moi, « c'est ici, le champs de notre association » dit elle le regard empli de fierté.

Ce lopin de terre leur a été octroyé par les autorités administratives pour permettre à leur association de pratiquer la culture du mais, du haricot et des autres légumes qu'elle consommerons et vendrons au marché de la commune.

Après les violences qui ont secoué le pays et la province de Bujumbura en particulier, les femmes se sont organisées en associations ou en groupements spontanés, elles voulaient pallier au plus urgent : survivre, en attendant le retour de la paix.

Petit à petit, les agences internationales ont commencé à financer les projets artisanaux et agricoles de ces femmes et un vaste mouvement associatif à vocation agricole et artisanal est né des décombres de la crise.

Les femmes des quartiers pauvres de la capitale ont elles-mêmes crée le modus operandi de leur survie, il se résume à se regrouper dans une association pour créer une activité de groupe les poussant à la solidarité interethnique et leur permettant en même temps de se nourrir et d'élever « les orphelins de la crise ». Ces orphelins sont ceux dont les parents sont morts pendant les longues nuits et journées d'affrontements, dont les parents ont fui et n'ont pas laissé de traces ou encore ceux dont les parents sont morts de maladie notamment du sida qui ne compte plus ses victimes dans la région.

L'on parle de plusieurs milliers de femmes victimes, déplacées et veuves ou abandonnées par leurs maris ; la plupart sont, par la force des choses, devenues chef de ménage et assument seules les charges de leurs enfants et des orphelins qu'elles ont recueilli.

Un seul moyen de s'en sortir, se retrouver avec les copines, créer un petit projet agricole ou artisanal et fonder une association qui privilégie les rencontres de paix avec les autres associations et qui regroupe des femmes débrouillardes, qui savent broder, coudre, cultiver, faire des nattes, confectionner des paniers et fabriquer des briques ...

Chaque association de la zone rurale possède un champs que les membres cultivent et entretiennent si la sécurité le permet.

Le regard voilé, Kanyange, l'un des membres de ces associations me confie : « nous ne travaillons pas tous les jours, nos activités sont souvent freinées par la sécurité et par les violences qui saccagent nos quartiers et nos champs, il arrive que les combattants nous donnent des jours pour cultiver par exemple deux fois par semaine, et ces jours là nous i allons en espérant que personne ne changera d'avis et que nous pourrons sarcler en toute quiétude ».

Avec ardeur, les femmes se mettent à labourer, et à semer, l'une d'elle reste près de moi et tout en discutant à bâtons rompu, elle me confie : « nous sommes presque toutes veuves dans notre association, nos mari ont soit fui soit été tués, il a bien fallu apprendre à sortir de la torpeur et à se débrouiller, il nous a été aussi vital d'apprendre à communiquer entre les ethnies et à chasser le mauvais esprit de la haine, cet esprit qui nous hante et qui ronge notre pays, cet esprit qui nous a rendues veuves et orphelines ... cette association m'a beaucoup appris, la négociation, le partage équitable des aides et des bénéfices, l'esprit de groupe et surtout la solidarité ... » elle s'interrompt, en silence nous admirons le beau paysage, les vertes collines, la végétation luxuriante, nous écoutons les pépiements heureux et insouciants des oiseaux et lorsque je me tourne vers elle, elle ajoute d'une petite voix « je crois en la paix, mais une paix construite sur un minimum de bien être économique, tant que nous aurons faim nous ne pourrons pas nous entendre, maintenant il faut se battre pour survivre et se nourrir, l'oisiveté apporte la palabre, la palabre engendre la polémique et la polémique entraîne la haine et la violence. Je veux vivre en paix mais aussi manger à ma faim, cette association m'apporte un espoir de paix mais aussi elle me permet de faire bouillir la marmite et de nourrir mes enfants et les orphelins que j'héberge ».

 

Des associations pour apprendre...

 

En fin d'après midi, de retour au centre ville, je clôture un entretien avec une femme, d'un milieu social plus privilégié cette fois.

Assises sur la terrasse d'un café restaurant, le splendide lac Tanganyika devant nous, nous dévissons tranquillement, j'ai éteint mon magnétophone et la jeune femme est plus détendue sachant que l'entretien est terminé.

« Tu sais, si un jour je parviens à quitter le pays, si je m'en vais d'ici, je crois que le lac me manquera vraiment, je ne peux pas m'en passer, je crois que c'est le plus beau lac du monde, je suis entrain d'essayer de partir d'ici ... », sa voie se casse, son sourire se teint de mélancolie, son regard lumineux s'emplit de larmes, nous nous taisons, en silence nous regardons un hippopotame s'ébrouer dans l'eau, le seul qui longe cette rive depuis que la sécheresse a fait baisser le niveau du lac l'an dernier.

Elle a 25 ans, elle vient de terminer une formation universitaire, elle ne trouve pas un travail qui pourra lui permettre de vivre, les salaires étant très bas, elle a renoncé à chercher un emploi, et se consacre aux activités associatives en attendant une porte de sortie pour quitter le pays, comme beaucoup d'autres jeunes qui vont se « déclarer »[i] dans les pays du nord.

Comme en zone rurale, au centre ville les femmes se sont aussi mobilisées dès le début de la crise, Ies associations qui sont constituées de femmes instruites se sont concentrées sur le lobby politique afin de permettre aux femmes d'accéder à des postes importants dans le pays que cela soit au niveau étatique ou privé, ces associations de femmes privilégient la recherche de la paix par le dialogue et la médiation, et elle se battent pour le respect des droits de la femme, Munezero a préféré travailler bénévolement pour l'une de ces associations, que de travailler pour gagner un salaire qu'elle juge frustrant.

« L'association m'a appris à m'exprimer, à revendiquer le respect que je mérite et à dire tout haut ce que je pense sur cette crise qui n'en finit pas, c'est un lieu de rencontre, un lieu de discussion ou je me sens en sécurité, un lieu d'apprentissage aussi car nous recevons régulièrement de petites formations, et c'est surtout un endroit qui me permet de rencontrer des gens ce qui pourra m'ouvrir d'autres horizons qu'ils soient professionnels ou autre, je crois en la paix ... à long terme, nous n'aurions pas le choix il va bien falloir s'entendre, mais une paix sans sécurité matérielle, sans avenir professionnel, je n'y crois pas ».

Certains jeunes de la ville, comme Munezero, veulent partir du pays, fuir le passé fuir la crise et surtout voir d'autres horizons, l'Europe et l'Occident représentent pour eux la seule et unique alternative.

Depuis cette crise, l'on a assisté à un départ massif de jeunes, garçons filles qui partent sans vraiment avoir de projet concret, ils ne reviennent pratiquement jamais au pays, ils reconstruisent leurs vies tant bien que mal dans les pays du Nord. Certaines familles disent même qu'elles n'ont plus de nouvelles de leurs enfants.

Accentuée par la mondialisation et ses tentations, l'immigration burundaise est le résultat de la crise, et de ses conséquences notamment la dévaluation et l'insécurité qui empêche aux individus de se projeter dans l'avenir.

Joëlle quant à elle, ne veut pas partir, elle veut rester jusqu'à ce que la situation se débloque : « partir ou ? Faire quoi ? Ces associations sont ma vie, ma passion, j'y crois ... la guerre nous a fait du mal mais nous a aussi appris, les chocs nous ont réveillé ... les épreuves telles que la mort d'un être cher, la séparation et la fuite nous ont bouleversé mais nous ont obligé à porter un autre regard sur notre passé, sur les autres et sur nos propres comportements. Chaque jour j'essaye de dépasser mes craintes et de ne pas céder dans mes revendications, je veux la paix, une justice équitable ou la femme sera considérée et perçue en personne adulte et responsable.

La réconciliation, la paix et le bonheur seront le résultat d'un changement de mœurs et d'une nouvelle perception des femmes, »

 

Des associations pour aider à reconstruire ...

 

Nées dans la tourmente et issues des ruines de la violence, les associations de femmes au Burundi ont ouverts plusieurs horizons aux femmes, elles leur ont permis de se regrouper afin de s'entraider et de s'organiser pour parer au plus pressé : la communication interethnique, et la survie économique.

Grâce à ces associations, les femmes se sont permises de réclamer certains droits qui autrefois les auraient marginalisées : le droit d'hériter, le droit de participer aux négociations de paix et des accords d'Arusha ou le droit au respect et à la reconnaissance tout simplement.

Dans toutes les radios, à la télévision, les questions de genre sont un sujet d'actualité, une nécessité première quant à la reconstruction nationale.

La dénonciation des violences contre les femmes est devenue un acte habituel, les femmes n'ont plus peur, elles brisent le silence, elles sortent de l'ombre.

Ces associations et groupements, environ 350 dans la mairie de Bujumbura, sont la réponse des femmes à la crise qui a rongé le pays, elles sont une lueur d'espoir pour une reconstruction basée sur l'égalité des genres et une société plus équitable elles sont une ouverture vers le monde, vers un avenir plus stable.

 

Tabassum Abdul-Rasul

Chercheuse à l'IUED Genève

(étudiante en diplôme de recherche)

Email : nyota68@hotmail.com

4, rue des sablons 1205

Genève

 

Note : les noms des acteurs sont fictifs mais les situations et commentaires sont réels et traduits du Kirundi ou du swahili.

 

 



[i] Se déclarer : terme usuel au Burundi, pour définir les personnes qui demandent l'asile dans les pays du Nord, notamment la Belgique, Hollande, l'Angleterre et les pays scandinaves ; vient probablement de l'expression : « se déclarer réfugié ».