Des associations pour vivre ...
Bujumbura, rural, à quelques kilomètres de
la ville, 7 heures du matin, le soleil darde déjà ses rayons brûlants, la
chaleur moite se fait ressentir, n'en ayant cure, Safia marche à grands pas,
une houe sur son épaule, un bébé endormi sur son dos, derrière elle, un petit
groupe de femmes la suit en file indienne.
Elle se retourne vers moi, le visage en
sueur, son regard espiègle semble m'interroger, scruter la peur dans le mien,
je lui souris m'efforçant à rester confiante « non ça ira », je
murmure ...
Nous traversons un champs de ruines, une
parcelle saccagée des maisons en briques inachevées ou peut-être ... brisées,
l'on ne pourrait le dire, mais le spectacle est désolant et inquiétant à la
fois.
Safia, arpente une route en terre abrupte,
et s'arrête brusquement, elle dépose sa houe et se retourne vers moi,
« c'est ici, le champs de notre association » dit elle le regard
empli de fierté.
Ce lopin de terre leur a été octroyé par
les autorités administratives pour permettre à leur association de pratiquer la
culture du mais, du haricot et des autres légumes qu'elle consommerons et
vendrons au marché de la commune.
Après les violences qui ont secoué le pays
et la province de Bujumbura en particulier, les femmes se sont organisées en
associations ou en groupements spontanés, elles voulaient pallier au plus
urgent : survivre, en attendant le retour de la paix.
Petit à petit, les agences internationales
ont commencé à financer les projets artisanaux et agricoles de ces femmes et un
vaste mouvement associatif à vocation agricole et artisanal est né des
décombres de la crise.
Les femmes
des quartiers pauvres de la capitale ont elles-mêmes crée le modus operandi de
leur survie, il se résume à se regrouper dans une association pour créer une
activité de groupe les poussant à la solidarité interethnique et leur
permettant en même temps de se nourrir et d'élever « les orphelins de la
crise ». Ces orphelins sont ceux dont les parents sont morts pendant les
longues nuits et journées d'affrontements, dont les parents ont fui et n'ont
pas laissé de traces ou encore ceux dont les parents sont morts de maladie
notamment du sida qui ne compte plus ses victimes dans la région.
L'on parle
de plusieurs milliers de femmes victimes, déplacées et veuves ou abandonnées
par leurs maris ; la plupart sont, par la force des choses, devenues chef
de ménage et assument seules les charges de leurs enfants et des orphelins
qu'elles ont recueilli.
Un seul
moyen de s'en sortir, se retrouver avec les copines, créer un petit projet
agricole ou artisanal et fonder une association qui privilégie les rencontres
de paix avec les autres associations et qui regroupe des femmes débrouillardes,
qui savent broder, coudre, cultiver, faire des nattes, confectionner des
paniers et fabriquer des briques ...
Chaque
association de la zone rurale possède un champs que les membres cultivent et
entretiennent si la sécurité le permet.
Le regard
voilé, Kanyange, l'un des membres de ces associations me confie :
« nous ne travaillons pas tous les jours, nos activités sont souvent
freinées par la sécurité et par les violences qui saccagent nos quartiers et
nos champs, il arrive que les combattants nous donnent des jours pour cultiver
par exemple deux fois par semaine, et ces jours là nous i allons en espérant que personne ne changera d'avis et que nous pourrons
sarcler en toute quiétude ».
Avec ardeur, les femmes se mettent à
labourer, et à semer, l'une d'elle reste près de moi et tout en discutant à
bâtons rompu, elle me confie : « nous sommes presque toutes veuves
dans notre association, nos mari ont soit fui soit été tués, il a bien fallu
apprendre à sortir de la torpeur et à se débrouiller, il nous a été aussi vital
d'apprendre à communiquer entre les ethnies et à chasser le mauvais esprit de
la haine, cet esprit qui nous hante et qui ronge notre pays, cet esprit qui
nous a rendues veuves et orphelines ... cette association m'a beaucoup appris,
la négociation, le partage équitable des aides et des bénéfices, l'esprit de
groupe et surtout la solidarité ... » elle s'interrompt, en silence nous
admirons le beau paysage, les vertes collines, la végétation luxuriante, nous
écoutons les pépiements heureux et insouciants des oiseaux et lorsque je me
tourne vers elle, elle ajoute d'une petite voix « je crois en la paix, mais
une paix construite sur un minimum de bien être économique, tant que nous
aurons faim nous ne pourrons pas nous entendre, maintenant il faut se battre
pour survivre et se nourrir, l'oisiveté apporte la palabre, la palabre engendre
la polémique et la polémique entraîne la haine et la violence. Je veux vivre en
paix mais aussi manger à ma faim, cette association m'apporte un espoir de paix
mais aussi elle me permet de faire bouillir la marmite et de nourrir mes
enfants et les orphelins que j'héberge ».
Des
associations pour apprendre...
En fin
d'après midi, de retour au centre ville, je clôture un entretien avec une
femme, d'un milieu social plus privilégié cette fois.
Assises sur
la terrasse d'un café restaurant, le splendide lac Tanganyika devant nous, nous
dévissons tranquillement, j'ai éteint mon magnétophone et la jeune femme est
plus détendue sachant que l'entretien est terminé.
« Tu
sais, si un jour je parviens à quitter le pays, si je m'en vais d'ici, je crois
que le lac me manquera vraiment, je ne peux pas m'en passer, je crois que c'est
le plus beau lac du monde, je suis entrain d'essayer de partir d'ici
... », sa voie se casse, son sourire se teint de mélancolie, son regard
lumineux s'emplit de larmes, nous nous taisons, en silence nous regardons un
hippopotame s'ébrouer dans l'eau, le seul qui longe cette rive depuis que la
sécheresse a fait baisser le niveau du lac l'an dernier.
Elle a 25
ans, elle vient de terminer une formation universitaire, elle ne trouve pas un
travail qui pourra lui permettre de vivre, les salaires étant très bas, elle a
renoncé à chercher un emploi, et se consacre aux activités associatives en
attendant une porte de sortie pour quitter le pays, comme beaucoup d'autres
jeunes qui vont se « déclarer »[i]
dans les pays du nord.
Comme en
zone rurale, au centre ville les femmes se sont aussi mobilisées dès le début
de la crise, Ies associations qui sont constituées de femmes instruites se sont
concentrées sur le lobby politique afin de permettre aux femmes d'accéder à des
postes importants dans le pays que cela soit au niveau étatique ou privé, ces
associations de femmes privilégient la recherche de la paix par le dialogue et
la médiation, et elle se battent pour le respect des droits de la femme,
Munezero a préféré travailler bénévolement pour l'une de ces associations, que
de travailler pour gagner un salaire qu'elle juge frustrant.
« L'association
m'a appris à m'exprimer, à revendiquer le respect que je mérite et à dire tout
haut ce que je pense sur cette crise qui n'en finit pas, c'est un lieu de
rencontre, un lieu de discussion ou je me sens en sécurité, un lieu
d'apprentissage aussi car nous recevons régulièrement de petites formations, et
c'est surtout un endroit qui me permet de rencontrer des
gens ce qui pourra m'ouvrir d'autres horizons qu'ils soient professionnels ou
autre, je crois en la paix ... à long terme, nous n'aurions pas le choix il va
bien falloir s'entendre, mais une paix sans sécurité matérielle, sans avenir
professionnel, je n'y crois pas ».
Certains jeunes de la ville, comme
Munezero, veulent partir du pays, fuir le passé fuir la crise et surtout voir
d'autres horizons, l'Europe et l'Occident représentent pour eux la seule et
unique alternative.
Depuis cette crise, l'on a assisté à un
départ massif de jeunes, garçons filles qui partent sans vraiment avoir de
projet concret, ils ne reviennent pratiquement jamais au pays, ils
reconstruisent leurs vies tant bien que mal dans les pays du Nord. Certaines
familles disent même qu'elles n'ont plus de nouvelles de leurs enfants.
Accentuée par la mondialisation et ses
tentations, l'immigration burundaise est le résultat de la crise, et de ses
conséquences notamment la dévaluation et l'insécurité qui empêche aux individus
de se projeter dans l'avenir.
Joëlle quant à elle, ne veut pas partir,
elle veut rester jusqu'à ce que la situation se débloque : « partir
ou ? Faire quoi ? Ces associations sont ma vie, ma passion, j'y crois
... la guerre nous a fait du mal mais nous a aussi appris, les chocs nous ont
réveillé ... les épreuves telles que la mort d'un être cher, la séparation et
la fuite nous ont bouleversé mais nous ont obligé à porter un autre regard sur
notre passé, sur les autres et sur nos propres comportements. Chaque jour
j'essaye de dépasser mes craintes et de ne pas céder dans mes revendications,
je veux la paix, une justice équitable ou la femme sera considérée et perçue en
personne adulte et responsable.
La réconciliation, la paix et le bonheur
seront le résultat d'un changement de mœurs et d'une nouvelle perception des
femmes, »
Des
associations pour aider à reconstruire ...
Nées dans la
tourmente et issues des ruines de la violence, les associations de femmes au
Burundi ont ouverts plusieurs horizons aux femmes, elles leur ont permis de se
regrouper afin de s'entraider et de s'organiser pour parer au plus
pressé : la communication interethnique, et la survie économique.
Grâce à ces
associations, les femmes se sont permises de réclamer certains droits qui
autrefois les auraient marginalisées : le droit d'hériter, le droit de
participer aux négociations de paix et des accords d'Arusha ou le droit au
respect et à la reconnaissance tout simplement.
Dans toutes
les radios, à la télévision, les questions de genre sont un sujet d'actualité,
une nécessité première quant à la reconstruction nationale.
La
dénonciation des violences contre les femmes est devenue un acte habituel, les
femmes n'ont plus peur, elles brisent le silence, elles sortent de l'ombre.
Ces
associations et groupements, environ 350 dans la mairie de Bujumbura, sont la
réponse des femmes à la crise qui a rongé le pays, elles sont une lueur
d'espoir pour une reconstruction basée sur l'égalité des genres et une société
plus équitable elles sont une ouverture vers le monde, vers un avenir plus
stable.
Tabassum Abdul-Rasul
Chercheuse à l'IUED Genève
(étudiante en diplôme de recherche)
Email : nyota68@hotmail.com
4, rue des sablons 1205
Genève
Note
: les noms des acteurs sont fictifs mais les situations et commentaires sont
réels et traduits du Kirundi ou du swahili.
[i] Se déclarer : terme usuel au Burundi, pour définir les
personnes qui demandent l'asile dans les pays du Nord, notamment la Belgique,
Hollande, l'Angleterre et les pays scandinaves ; vient probablement de
l'expression : « se déclarer réfugié ».