Bagdad 20 mars 2003

Elle a le visage creusé par la famine et les années, Hatice, la femme déchaussée. Autour d'elle se sont rassemblés quelques gosses, les peu qui ont échappé au déluge de bombes et de missiles de cette journée, la première journée, la fin du monde.
La femme : son cœur est un enchevêtrement de sensations diverses. C'est un cœur rempli de rage et d'impuissance. Elle se cherche elle-même, Hatice, à travers des pensées déconnectées et des mots interrompus par le bruit des avions : bruit sinistre et porteur de mort, bruit encore plus sinistre car, à celui qu les pilote, donne la sensation d'être fort, invincible.

La femme : son cœur et son corps sont un enchevêtrement où s'entrelacent les sensations les plus diverses. Mais elles confluent en une seule : le besoin de parler aux enfants. Hatice veut trouver pour eux une parole qui leur fasse compagnie dans cette soirée de bombes, et qui les accompagnes, si possible, jusqu'au matin, jusqu'au matin ou jusqu'à la mort en cette même nuit. Hatice veut trouver une parole pour eux et, en leur parlant à eux, elle veut aussi se trouver elle même, car elle aussi, oui, en cette journée de bombes et de folie meurtrière, elle a perdu elle-même.

Combien de fois Hatice a raconté des vieux contes aux enfants. Elle les leur a racontés pour les endormir, le soir, même s'ils n'avaient rien mangé pendant la journée. Les récits de l'embargo : la faim se présentait alors à visage découvert ; elle était là le jour et la nuit, pétrifiée, pendant plus d'une décennie. Mais aujourd'hui son visage n'est plus celui de la faim. C'est celui de la mort qui a été déversée du ciel ; comme le visage d'une sorcière qui, d'en dessus, se reflet dans la fontaine : le ricanement d'un instant, dans une goutte, tout de suite écrasé par mille et mille autres gouttes, mille et mille autres ricanements ; et ils finissent dans la fontaine souillée par les décombres et sur celle qui était jusqu'à hier, une route pavée et propre.

Maintenant, raconte Hatice, personne de vous ne pense plus à la faim. Tous nous pensons à la mort qui est bien plus proche. Nous pensons à la mort qui nous arrivera peut-être, dans un instant ou quelques heures, du ciel enflammé.
Mais pourquoi ? Pourquoi donc ? Peut-être la raison est-elle cachée dans un vieux récit, celui des arbres, l'olivier, le figuier, la vigne et cet arbre étrange que certains appellent hatad (erfa) , d'autres bush, a thorny bush, buisson épineux ou ronce.

Un jour
[8] se mirent en chemin , les arbres, afin d'oindre un roi sur eux.
Dirent-ils à l'olivier : Règne sur nous.
[9] L'olivier leur répondit : Renoncerai-je à mon huile, grâce à laquelle les dieux et les hommes sont honorés, et irai-je m'agiter sur les arbres ?
[10] Dirent-ils les arbres aux figuier : Viens, toi, règne sur nous.
[11] Le figuier leur répondit : Renoncerai-je à ma douceur et à mon fruit exquis , et irai-je m'agiter sur les arbres ?
[12] Dirent-ils les arbres à la vigne : Viens, toi, règne sur nous.
[13] La vigne leur répondit : Renoncerai-je à mon mout qui rend joyeux le cœur des hommes, et irai-je m'agiter sur les arbres ?
[14] Dirent tous les arbres à l'hatad, bush, buisson épineux et ronce : Viens-toi, règne sur nous.
[15] Répondit, hatad, bush, buisson épineux et ronce, aux arbres : Si en vérité vous m'oignez moi comme roi sur vous, venez, réfugiez-vous à mon ombre ; ou alors, que sorte un feu du ronce et qu'il dévore les cèdres du Liban (Juges 9,8-15).

L'ancien récit nous dit que le ronce, bush ou buisson épineux, s'appelait aussi Abimelek, c'est-à-dire "Mon-Père-est-roi". Il nous dit aussi qu'il accomplit un grand nombre de massacres. Et tous ceux qui voulaient lui résister et qui s'étaient réfugiés dans le sous-sol d'un temple, finirent de la pire façon. Oui car, Abimelek, Mon-Père-est-roi, monta sur une montagne, le mont Zalmon, avec ses hommes,
[48] saisit de ses mains une hache, coupa la branche d'un arbre, le souleva, se le mit sur les épaules et dit à ses gens : " Ce que vous m'avez vu faire, faite-le vous aussi ! "
[49] Et il coupèrent une branche chacun et ils suivirent Abimelek, Mon-Père-est-roi : ils déposèrent les branches contre le sous-sol et brûlent au milieu des flammes la grotte avec ceux qui y étaient dedans. Ainsi moururent tous les gens, un millier d'hommes et femmes environ (Juges 9,48-49).

Autour de Hatice les enfants sont terrorisés, terrorisés par les flammes du ronce et par les feux qui pleuvent du ciel.

Le récit, poursuit Hatice, nous dit aussi de quelle manière le Ronce, ou Mon-Père-est-roi, finit.
[50] Mon-Père-est-roi, alla en ville, assiégea la ville et la prit.
[51] Il y avait au milieu de la ville une tour fortifiée, dans laquelle se réfugièrent tous les seigneurs de la ville, hommes et femmes, et s'y enfermèrent et montèrent sur les terrasses de la tour.
[52] Mon-Père-est-roi, arrivé à la tour, l'attaqua et s'approcha de la porte de la tour afin d'y mettre le feu.
[53] Mais une femme jeta en bas la partie supérieure d'une meule sur la tête de Mon-Père-est-roi et lui brisa le crâne.
[54] Il appela tout de suite le jeune qui transportait ses armes et lui dit : " Dégaine l'épée et tue-moi, pour qu'on ne dise de moi : C'est une femme qui l'a tué ! ". Le jeune le frappa et il mourut (Juges 9,50-54)

Voyez-vous, c'est une femme - insiste Hatice - c'est une femme qui a tué Mon-Père-est-roi. C'est une femme qui a déraciné le ronce et a mis fin à l'incendie de la terre. Certes, cela a été une humiliation pour celui qui s'appelait, avec une nom grandiloquent, Mon-Père-est-roi.

Peut-être émettrez-vous un soupir de soulagement à la mort de Mon-Père-est-roi. Je le comprends bien. Mais vous vous trompez. Après Mon-Père-est-roi, il en est venu des autres : ils portaient des noms différents, mais rien n'a changé. Il est venu un autre hamad, le bush d'hier, et son fils, l'hamad d'aujourd'hui.
Tout cela nous montre que nous devons prendre une route différente ; Je ne sais pas laquelle. Mais, s'il elle existe encore, au dedans de nous …, si nous pouvons au dedans de nous, retrouver une miette de force, nous devons nous mettre ensemble. Mais non pas comme ces enfants qui se mettent du côté de celui qui est fort et autoritaire. Nous devons nous mettre avec ceux qui sont faibles, et ils sont beaucoup. Nous devons mettre ensemble nos faiblesses et nos peurs. C'est tout ce qui nous reste. Mais cela à nous unir et comprendre les blessures et les brûlures de ceux qui ont été brûlés par le ronce, le ronce avec les moustaches, ici à Bagdad, qui ne se préoccupe certainement pas de nous, et par le ronce lointain, le fils de Mon-Père-est-roi. Lui non plus ne se préoccupe pas de notre sort. Il pense seulement au pétrole, pour mettre le feu, en grand, aux cèdres, mais aussi à l'herbe du champ, piétinée depuis toujours.

Essayons alors de mettre ensemble nos faiblesses, brûlures, peurs. Nous serons beaucoup, très nombreux, et nous ferons une ronde grande comme la terre ; et nous ferons perdre la tête au ronce et il devra faire des projets différents, s'il voudra être encore écouté.
Mais nous, même sans lui, nous saurons soigner la terre. Nous trouverons la force de dépenser nos vies à faire refleurir la terre, même le désert qui est ici proche de nous, menaçant, et ce désert - encore plus menaçant - qui est au dedans de nous.
Et si cette nuit nous devions mourir, le vent portera ailleurs ces paroles, les miennes et les vôtres, et elles fleuriront également, car la faiblesse à la fin, l'emportera sur l'insolence du ronce. Ce sont des choses qu'un gamin comprend. Vous le savez vous, cette nuit, ici au milieu des bombes, et ils le comprendront aussi les enfants de demain.

 

Renzo