« CELUI-CI QUI EST-CE ? » L’ENTRÉE DE JÉSUS À JÉRUSALEM
En écrivant son Evangile
vers les années quatre-vingt du premier siècle, Matthieu revient sur la
narration de l'entrée de Jésus à Jérusalem. Il a sous les yeux l'Evangile de
Marc qui raconte le même événement en ces termes :
1
Quand ils approchent de Jérusalem, de Bethphagé et de Béthanie,
près du mont des Oliviers, il envoie deux de ses disciples, 2 en
leur disant : "Allez au village qui est en face de vous, et aussitôt,
en y pénétrant, vous trouverez un ânon attaché sur lequel pas un homme ne s'est
encore assis. Détachez-le et apportez-le. 3 Et si quelqu'un vous
dit : « Que faites-vous là ? », dites : « Le
Seigneur en a besoin et aussitôt après il va le renvoyer ici ». 4 Ils
partent et trouvent un ânon attaché près d'une porte, dehors, sur la rue, et
ils le détachent. 5 Quelques-uns de ceux qui se tenaient là leur
disent : "Qu'avez-vous à détacher cet ânon ?" 6 Ils
disent comme Jésus leur avait dit, et on les laisse faire. 7 Ils
apportent l'ânon à Jésus, mettent sur lui leurs manteaux et il s'assied dessus.
8
Et de nombreuses (gens) étendent leurs manteaux sur le
chemin ; d'autres, de la verdure, l'ayant coupée dans les champs. 9 Et
ceux qui marchent devant et ceux qui suivent crient : Hosanna ! Béni
soit celui qui vient au nom du Seigneur ! 10 Béni soit le
royaume qui vient, de notre père David ! Hosanna au plus haut des
cieux !"
11
II entre à Jérusalem, dans le Temple, et, après avoir
tout regardé autour de lui, comme il était déjà tard, il sort pour aller à
Béthanie avec les Douze (Mc 11,1-11).
La structure de cette narration
est simple, en trois parties : les vv. 1-7 parlent de la préparation de la
monture sur laquelle Jésus s'assiéra ; les vv. 8-10 évoquent les
manifestations d'enthousiasme qui accueillent Jésus entrant dans la
ville ; le récit se termine par la notation rapide du verset 11, qui lie
l'entrée à Jérusalem et la visite au temple, avant la sortie vers Béthanie.
Pour ce qui est des
personnages, Jésus et les disciples sont présents au début et à la fin ; dans la partie centrale, Marc parle
"de nombreuses (gens)", qui jouent un rôle solennel : doit-on
les identifier aux disciples[1]
ou non ? En tout cas, ils disparaissent entièrement au verset 11.
Ce détail choque le
lecteur. Trocmé commente : "Le trait le plus surprenant de ce récit
est l'absence de toute suite lorsque Jésus arrive au Temple. Il s'y comporte,
non en prétendant messianique ou en chef populaire, mais en simple touriste
(11,11). Cette étrange attitude s'explique mal"[2].
On a l'impression de lire, aux versets 8-10, non des détails historiques mais
la description d'un rituel où Marc nous indique, à travers une scénographie
presque liturgique'[3], comment
doit-on considérer Jésus. Pour l'Evangéliste, Jésus, l'homme vaincu, refusé et
crucifié, est et reste toujours "celui qui vient au nom du Seigneur",
au nom de Dieu lui-même. Voilà qui est Jésus, ce qu'il signifie pour de
nombreuses gens.
Marc s'arrête aussi sur
le détail de la monture : les lecteurs qui connaissent bien l'Ancien
Testament comprennent par là que Jésus est le messie. Marc t'indique en faisant
référence à un passage de la Genèse, passage qui sera repris et développé par
Matthieu.
Dans l'Evangile de
Matthieu, nous lisons :
1
Quand ils approchèrent de Jérusalem et arrivèrent en
vue de Bethphagé, au mont des Oliviers, alors Jésus envoya deux disciples 2
en leur disant : "Rendez-vous au village qui est en face de
vous ; et aussitôt vous trouverez une ânesse attachée et un ânon avec
elle ; détachez-la et amenez-les-moi. 3 Et si quelqu'un vous
dit quelque chose, vous direz : « Le Seigneur en a besoin, mais sous
peu il les renverra »". 4 Ceci advint pour que s'accomplît
ce qui fut dit par le prophète : 5 "Dites à la fille de
Sion : Voici que ton roi vient à toi ; doux et monté sur une ânesse et sur un
ânon, petit d'une bête de somme".
6
Les disciples allèrent donc et, faisant comme leur
avait ordonné Jésus, 7 ils amenèrent l'ânesse et l'ânon. Puis ils
disposèrent sur eux leurs manteaux et Jésus s'assit dessus.
8
Or les gens rassemblés en foule étendirent leurs manteaux
sur le chemin ; d'autres coupaient des branches aux arbres et les
étendaient sur le chemin. 9 Les foules, celles qui le précédaient et
celles qui suivaient criaient, disant : "Hosanna au fils de David !
Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Hosanna au plus haut des
cieux !" 10 Et comme il entrait à Jérusalem, toute la
ville trembla, disant : "Celui-ci, qui est-ce ?" 11 Et
les foules disaient : "C'est le prophète Jésus, de Nazareth en
Galilée" (Mt 21,1-11).
On voit d'emblée comment
Matthieu modifie la scène de Marc : il travaille sur les deux premières
parties, la préparation de la monture et les manifestations d'enthousiasme qui
accompagnent l'entrée de Jésus dans la ville. Dans ce passage, Matthieu ne dit
pas un mot sur le temple, mais il y consacrera toute la section suivante (Mt
21,12-17). Grâce à cet aménagement du texte, l'accent
est mis sur Jérusalem : son nom revient au début et à la fin ; c'est
précisément à Jérusalem qu'arrive Jésus, le prophète de Nazareth, le roi
messianique.
Le mot messie dérive de
l'hébreu et signifie oint. Dans la Bible, il apparaît pour la première fois dans le Lévitique (Lv
4,3-5), appliqué au "prêtre oint". Dans
différents textes de l'Ancien Testament, il désigne toute personne investie
d'une mission divine, prêtre, prophète, roi. Avec la destruction du temple de
Jérusalem et l'exil à Babylone, le mot messie s'enrichit de deux nuances
nouvelles : l'une est tournée vers le passé, nostalgique, évoquant la
dynastie de David, et l'autre est prospective contenant l'attente d'un
changement profond. En effet, "le messianisme comprend à la fois l'idée
d'une restauration et une utopie. Une restauration, car l'ère messianique
rendra le trône du royaume juif à la maison de David et, selon la conception
postexilique, ramènera tous les juifs exilés sur la terre d'Israël. Une utopie
car l'ère messianique marquera l'avènement d'une société parfaite ou l'humanité
vivra dans la paix et l'harmonie et n'adorera qu'un seul Dieu"[4].
Enracinés dans ce climat
d'attente, les chrétiens ont, dès le début, compris Jésus comme étant le roi
messianique attendu. C'est l'idée que Marc suggérait avec l'image de la monture
de Jésus, et c'est ce que Matthieu développe dans le passage correspondant en
nous présentant deux animaux, l'ânesse et l'ânon. Cela devient parfaitement
compréhensible pour des lecteurs qui connaissent l'Ancien Testament et, en
particulier la Genèse.
Le roi messianique dans Genèse 49
A la fin de la Genèse, juste avant la mort du patriarche Jacob, le narrateur
nous livre le 'testament' de cet ancêtre, un long discours qui commence et se
termine par ces mots :
1 Jacob
appela ses fils et dit : "Réunissez-vous, que je vous annonce ce qui
vous arrivera à la fin des temps.
2 Rassemblez-vous, écoutez, fils de Jacob, écoutez Israël, votre
père"
[ … ]
Voilà ce que leur dit leur père, quand il les a bénis.
Il les bénit, chacun selon sa bénédiction (Gn 49,1-2 et 28).
D'après le contexte narratif,
les mots de Jacob sont une bénédiction, donc une parole créatrice, une parole
qui annonce et qui crée ce qui arrivera "à la fin des temps".
C'est dans ce cadre que
le narrateur insère les bénédictions pour chacun de ses fils. Pour Juda, Jacob
dit :
8 Juda,
toi, tes frères te loueront, ta main est sur la nuque de tes ennemis et les
fils de ton père s'inclineront devant toi. 9 Tu es un jeune lion, ô
Juda ; ô mon fils, tu es revenu du carnage. Il s'est accroupi, s'est
couché comme un lion, comme une lionne : qui le ferait lever ?
10 Le sceptre ne s'éloignera pas de Juda, ni le bâton de chef d'entre ses
pieds, jusqu'à ce que vienne Shiloh à qui les peuples obéiront. 11 Il
attache à la vigne son âne, au cep le petit de son ânesse, il
lave son vêtement dans le vin, son habit dans le sang des raisins, 12 ses
yeux sont plus brillants que le vin, ses dents sont plus blanches que le lait (Gn
49,8-12).
Aux versets 8-9, Juda
est loué pour son habilité dans le combat, et la métaphore du lion, considéré
comme le plus fort et le plus courageux des prédateurs, ne fait que souligner
cet aspect.
Au verset 10, la
structure temporelle change : une première phrase affirme que le sceptre
du commandement restera à la tribu de Juda, mais ajoute que plus tard il
arrivera un autre personnage qui aura autorité universelle, sur tous les
peuples. Ce personnage est évoqué par un mot difficile, Shiloh,
un mot qui doit signifier "celui auquel le
sceptre appartient" ou bien "celui auquel on apporte le tribut".
Mais dans la tradition juive, le mot Shiloh est compris et accepté comme synonyme de "roi".
Enfin, d'après les
versets 11-12, l'arrivée de ce nouveau souverain inaugurera un temps
d'abondance et de bénédiction. L'abondance est soulignée par une exagération
voulue : la vigne accueillera les hommes et animaux ; les ceps seront
si nombreux ou robustes que le souverain pourra se permettre d'y lier son ânon.
Le raisin sera si abondant qu'on pourra même l'utiliser pour laver ses habits.
L'oracle se conclut par le portrait du souverain resplendissant : ses yeux
sont brillants[5] plus que le
vin, ses dents sont blanches, plus que le lait[6].
En écrivant son
Evangile, Marc montre que Jésus peut être considéré comme le roi messianique,
annoncé dans la Genèse. Pour mettre ce lien en évidence, l'Evangéliste insiste
sur la recherche de l'ânon. Aux yeux de Marc, cet ânon doit avoir une
signification spéciale : c'est "un ânon attaché", et ce détail renvoie au geste du souverain de la
Genèse. Si Marc précise "un ânon sur lequel pas un homme ne s'est encore
assis", c'est pour souligner la nouveauté totale de la royauté de Jésus.
Enfin, il est important que Marc choisisse un âne et non un cheval : Jésus
n'est pas un souverain qui s'impose par la force, ce n'est pas un conquistador,
un aventurier à la conquête de
Jérusalem. A ses lecteurs habitués aux triomphes d'un imperator, c'est-à-dire d'un général romain victorieux assis sur
son cheval, Marc présente un roi assis ... sur un ânon.
Quant à Matthieu, il
élabore davantage certains points de Marc. En premier lieu, il insiste sur la
référence à Genèse 49. Voilà
pourquoi il parle de deux animaux, l'ânesse et l'ânon.
Mais Matthieu insiste
surtout sur la nouveauté de la royauté de Jésus. Pour l'Evangéliste et pour ses
lecteurs, Jésus est et doit être accepté comme un roi constructeur de paix.
Dans ce but, Matthieu enrichit sa narration en citant deux autres passages de
l'Ancien Testament, deux passages qu'il trouve dans les textes prophétiques.
Le livre d'Isaïe est une
'bibliothèque ouverte'. Dans la tradition juive, on a considéré le prophète
Isaïe, qui a vécu au VIII siècle av. J.-C., comme le créateur de la littérature
prophétique. C'est ainsi que, à côté de ses oracles, on a mis - toujours sous
son nom - les poèmes de deux autres prophètes, l'un (appelé "Deuxième
Isaïe") actif pendant l'exil, vers les années 550-539, l'autre (surnommé
"Troisième Isaïe") oeuvrant pendant la reconstruction de Jérusalem et
du temple vers la fin du sixième siècle.
Dans le poème qui
constitue le chapitre 62 du livre d'Isaïe, le prophète donne la parole h Dieu : Dieu rejette le reproche de ne pas
intervenir dans l'histoire de son peuple. C'est ainsi qu'il peut s'adresser au
peuple et à la ville de Jérusalem par ces mots :
11
Voici que Yahvé se fait entendre jusqu'à l'extrémité
de la terre :
Dites
à la fille de Sion :
Voici
que vient ton salut,
voici
avec lui sa récompense, et devant lui son salaire.
12
On les appellera :
"Le
peuple saint", "Les rachetés de Yahvé".
Quant
à toi on t'appellera :
"Recherchée",
"Ville non délaissée" (Is 62,11-12).
En quelques traits, le
texte dessine une vision de portée universelle : le message, message divin,
retentit sur toute la terre. Il est un réconfort pour la "fille de
Sion", expression poétique pour parler de la ville de Jérusalem en
évoquant sa beauté jeune et resplendissante[7].
Le message divin parle
du souverain qui est sorti de la ville pour défendre le droit des plus démunis,
des margina1isés et des exilés : le souverain n'a pas abandonné la
ville ; pour lui, elle est toujours son épouse chérie et, lorsqu'il
rentrera, ce sera avec les enfants de la ville, qui maintenant sont rachetés.
La composition du livre
de Zacharie présente des analogies avec celle du livre d'Isaïe. En effet, la
première partie (Za 1-8) contient des poèmes d'un prophète actif pendant les
années 520-500 ; à ces poèmes on a ajoute les chapitres 9-14 qui ont été
rédigés après la campagne militaire d'Alexandre le Grand le long du littoral
méditerranéen de la Palestine en 323 et la destruction de la ville de Tyr.
Faute de mieux, on parle de ce prophète comme du Deuxième Zacharie.
Dans un des poèmes du Deuxième
Zacharie, on lit :
9
Exulte avec force, fille de Sion !
Crie
de joie, fille de Jérusalem !
Voici
que ton roi vient à toi :
il
est juste et victorieux, humble,
monté
sur un âne, sur un ânon, le petit d'une ânesse.
10
II retranchera d'Éphraïm les chars de guerre
et
de Jérusalem les chevaux ;
il
brisera l'arc de guerre
et
il proclamera la paix pour les nations.
Son
empire ira de la mer à la mer
et
du Fleuve aux extrémités de la terre.
11
Quant à toi, à cause de l'alliance conclue dans le
sang,
je
renverrai tes captifs de la fosse où il n'y a pas d'eau.
12
Revenez vers la place forte, captifs de l'espoir (Za
9,9-12).
En composant ce poème,
notre prophète prend comme point de départ les Psaumes 96 et 98, de même qu'Is 62, mais "il les corrige
d'une façon stimulante"[8].
En effet, pour le Deuxième Zacharie, le roi retourne à Jérusalem pour inaugurer
une époque de paix. Il n'entre pas triomphalement mais en toute simplicité. Son
engagement pour la paix est manifeste : il élimine les chars de guerre et
les chevaux qu'on achetait en Egypte (Dt 17,16) ; il détruit les armes pour proclamer une paix universelle
comme dans Isaïe 2,2-5 et Michée 4,1-3.
Le poème n'oublie pas
non plus les prisonniers qui sont loin de la ville. Fidèle à l'alliance conclue
au Sinaï, alliance accompagnée de sacrifices et d'aspersion de sang (Ex
24,4-8), le nouveau roi s'engage pour les prisonniers. Il les fait revenir de
la prison, de la fosse ou ils étaient enfermés. En effet, le roi de paix est le
roi en qui ils peuvent espérer ; et les captifs, les captifs de la fosse,
sont aussi les captifs de l'espoir. Ils se sont attachés à l'espoir, ils sont prisonniers de l'espoir comme ils
sont prisonniers de la fosse, et cet espoir ne les décevra pas.
En compostant son
Evangile, Matthieu veut montrer que Jésus est le roi messianique qu'Israël
attendait. Jésus entre à Jérusalem en qualité de roi de paix et Jérusalem est
invitée à l'accepter exactement à ce titre.
Cette intention de
l'Evangéliste apparaît à travers la double citation des prophètes :
Dites
à la fille de Sion :
Voici
que ton roi vient à toi ;
doux
et monté sur une ânesse et un ânon, petit d'une bête de somme (Mt 21,5).
La première ligne est
une reprise littérale d'Isaïe 62,11. Les trois lignes suivantes sont une
citation de Zacharie 9,9, mais avec un changement important. Si le texte
hébraïque mentionnait un roi "juste", "victorieux" (ou
porteur du salut) et "humble" (ou pauvre), Matthieu, suivant une
suggestion empruntée à la traduction grecque du prophète, qualifie Jésus de roi
"doux". Il s'agit d'un adjectif rare dans la Bible grecque ;
dans tout le Nouveau Testament il n'est utilisé que quatre fois, dont trois
chez Matthieu.
En effet, à côté de Mt 21,5, nous retrouvons ce qualificatif en 11,28-30 où
Matthieu (et seulement Matthieu) nous présente Jésus qui s'adresse à ceux qui
sont inquiets et accablés en ces termes :
28
Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le
fardeau, et moi je vous soulagerai. 29 Chargez mon joug sur vous et
soyez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez
soulagement pour vos âmes. 30 Oui, mon joug est aisé et mon fardeau
léger.
Dans la dynamique
interne de l'Evangile de Matthieu les deux passages de 11,29 et de 21,5
apparaissent donc comme le fondement de la béatitude des doux :
Heureux
les doux, car ils posséderont la terre (Mt 5,5).
Celui qui peut
s'adresser aux doux en ces termes est lui-même doux et entrera à Jérusalem
comme roi de paix.
Pourquoi lier les deux
citations ?
La fonction de Za 9,9 dans l'Evangile de Matthieu est claire. Mais il
faut se demander pourquoi l'Evangéliste cite aussi, et au commencement de la
phrase, Is 62,11. La raison est claire : grâce à ces mots du livre
d'Isaïe, la citation de Za 9,9 devient un message pour la ville de
Jérusalem. Par les mots "Dites à la fille de Sion : voici que ton roi
vient à toi", la ville est invitée a accueillir Jésus comme ce roi
messianique, comme le roi de la paix, doux, non-violent.
Comment la ville va-t-elle
réagir devant cette annonce ? C'est ce que Matthieu raconte dans la
deuxième partie de son récit.
En réécrivant ce récit
de Marc, Matthieu en modifie la structure et divise son texte en quatre
séquences : trois ont pour sujet la foule ou les foules, une la ville de
Jérusalem.
a) les actions de la
foule (v. 8)
b) les mots
enthousiastes des foules (v. 9)
c) la question posée par
la ville tremblante (v. 10)
d) la réponse des foules
(v. 11)
Citons une nouvelle fois
le texte de Matthieu :
8
Or les gens rassemblés en foule étendirent leurs
manteaux sur le chemin. d'autres coupaient des branches aux arbres et les
étendaient sur le chemin. 9 Les foules, celles qui le précédaient et
celles qui suivaient criaient, disant : " Hosanna au fils de
David ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Hosanna au
plus haut des cieux ! " 10 Et comme il entrait à
Jérusalem, toute la ville trembla, disant : " Celui-ci, qui est-ce ?
" 11 Et les foules disaient : " C'est le prophète
Jésus, de Nazareth en Galilée ".
Les deux premières
séquences se correspondent : il y a, de la part des pèlerins qui
accompagnent Jésus, une expression gestuelle et une expression verbale de la
même attitude : la joie d'accompagner un roi au moment de son
intronisation. L'expression gestuelle est symétrique de 2Rois 9,13 lorsque les chefs de l'armée saluent Jéhu comme
roi d'Israël (nous sommes vers l'an 841 av. J.-C.) .
Aussitôt, tous prirent leurs manteaux et les étendirent sous lui, à même les degrés du trône ; ils sonnèrent du cor et crièrent "Jéhu est roi !".
L'action des pèlerins
autour de Jésus est une action ambiguë : comme dans le cas de Jéhu, elle
pourrait être le prélude à un coup d'état. La même ambiguïté se cache dans le
cri hosanna. Ce mot qui signifie
"sauve-nous de grâce" ou "donne le salut, de grâce", est
entrée dans la liturgie juive de la fête des tabernacles et est devenue une
forme d'acclamation en l'honneur de Dieu. C'est ce qu'on constate dans le
Psaume 118,25 : "De grâce, Yahvé, donne le salut ! De grâce,
Yahvé, donne le triomphe !". Dans ce verset du psaume, la
juxtaposition entre "donne le salut !" et "donne le
triomphe" montre comment le seul cri hosanna peut susciter des malentendus.
En adressant à Jésus le
cri "hosanna", sauve-nous ou libère-nous, les foules de pèlerins
pourraient considérer Jésus comme un libérateur politique[9].
Voilà pourquoi Matthieu, qui suit Marc en écrivant "Béni celui qui vient
au nom du Seigneur", reviendra plus tard sur ces mêmes mots pour montrer
que Jésus n'entre pas dans la ville comme quelqu'un qui va accomplir un coup
d'état.
En 23,37-39, Jésus
apparaîtra comme un messager impuissant et vaincu par la ville elle-même. Mais,
au lieu de détruire la ville, il sera son dernier sauveur :
37
Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et
lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes
enfants à la manière dont une poule rassemble ses poussins sous ses ailes ...,
et vous n'avez pas voulu ! 38 Voici que votre maison va vous
être laissée déserte. 39 Je vous le dis, en effet, désormais vous ne
me verrez plus, jusqu'à ce que vous disiez : Béni soit celui qui vient au
nom du Seigneur !
Ce passage lève
l'ambiguïté et permet une interprétation claire de Mt 21. Ici Jésus, qui est le roi doux et artisan de paix,
est acclamé comme "celui gui vient au nom du Seigneur", donc comme
celui qui veut réunir les enfants de Jérusalem comme une poule, comme celui qui
est refusé par la ville mais sera reconnu - plus tard - comme son sauveur
envoyé par Dieu lui-même.
Devant les gestes et les
cris des pèlerins, la ville réagit. Elle est bouleversée, secouée. En effet
l'entrée de Jésus à Jérusalem représente, pour elle et pour ses convictions,
une sorte de séisme[10].
La ville, qui - d'après Is 62,11 et Za 9,9 - devait accueillir Jésus comme son roi doux et
pacifique, s'interroge à son sujet et se demande : "Celui-ci, qui
est-ce ?" . Dans cette interrogation, il faut remarquer la forme masculine
du pronom "celui-ci". La ville pose la question, vraiment
fondamentale de l'identité de Jésus.
Nous arrivons maintenant
à la dernière phrase : la réponse des foules. Elles proclament Jésus comme
prophète, le prophète de Nazareth.
Aujourd’hui l’expression
"de Nazareth" est devenue habituelle. Mais il faut se mettre dans le
contexte culturel de l'époque. Comme en témoigne Jean 1,46, Nazareth était une ville très peu appréciée, au
point qu'on pouvait, comme Nathanaël, se poser la question "De Nazareth,
peut-il sortir quelque chose de bon ?".
La structure de notre
texte nous place devant un choix : nous pouvons partager la réaction de la
ville et nous contenter de l'interrogation sur l'identité de Jésus. Mais pour Matthieu, cela ne suffit pas il faut accepter
Jésus qui nous est envoyé comme un roi doux et
constructeur de paix.
La logique veut que
celles et ceux qui, le 24 mars, vont célébrer le dimanche des Rameaux et, plus
en général, que ceux et celles qui se disent chrétiens et chrétiennes,
accueillent dans la ville - à Bujumbura et ailleurs - ce roi pacifique et
s'engagent pour la paix.
[1]
C'est ainsi que Luc
19,37 ("toute la multitude des disciples") interprétera le récit de
Marc.
[2] E. Trocme, L'Evangile selon Marc, Genève, 2000, p. 282.
[3] Trocmé conclut son commentaire de Marc 11,1-11 en ces termes : "De quelque façon qu'ait pu se passer historiquement l'entrée de Jésus à Jérusalem, il est évident que Marc ne nous en donne qu'une représentation très déformée, vue à travers le prisme de la liturgie post-pascale de l'Eglise de la capitale" (p. 284).
[4] Dictionnaire encyclopédique du judaïsme, publié sous la direction de G. Wigoder, Paris, 1993, p. 732.
[5] Le mot hébreu (utilisé seulement ici dans toute la Bible) signifie noir ou brillant. Cf. : L. Alonso Schökel, Diccianario biblico hebreo - español, Madrid, 1994, p. 249.
[6] Pour les interprétations chrétiennes de ce texte de la Genèse, cf. M. Harl, La Bible d'Alexandrie, Vol. I, La Genese, Paris, 1986, p. 308s.
[7] Cf. L. Alonso Shökel, Diccionario biblico hebreo - español, Madrid, l994, p. 141.
[8]
L. Alonso
Shökel et J. L. Sicre Diaz, I profeti, Roma,
1989, p. 1354.
[9] Dans la Bible Bayard (Paris 2001, p. 2999), on commente ainsi Mt 21,9 : "La foule ne fait pas qu'acclamer le fils de David, elle s'adresse à lui en l'implorant : « Sauve-nous, libère-nous ». La foule attend donc un geste éclatant du prophète de Galilée, et elle loue d'avance celui qui lui est envoyé en vue d'une telle libération. Les adversaires de Jésus ne manqueront pas de percevoir les implications politiques de ces cris".
[10] Matthieu utilise le verbe grec seio qui appartient à la même famille du mot seismos (= séisme, tremblement de terre). L'Evangéliste utilisera encore deux fois ce verbe, en 27,51 pour parler du tremblement de terre au moment de la mort de Jésus, et en 28,4, pour évoquer la réaction des gardes au tombeau, au moment du tremblement de terre et de l'apparition de l’ange du Seigneur qui ouvre le tombeau de Jésus.