COMPTE RENDU DES EVENEMENTS SURVENUS AU CENTRE JEUNES KAMENGE ET AU VOISINAGE LES 20,21,22,23 ET 24 MARS 1994

Dimanche 20 Mars

- Vers 17h30 un employé du Centre de Jeunes Kamenge, sort du bâtiment des activités pour se diriger vers le bâtiment d'habitation lorsqu'une balle est tirée dans sa direction et percute un tas de gravier à sa gauche. Un morceau de la balle est retrouvée par la suite à proximité du tas de gravier.

Plus tard vers 18h00, alors que de nombreux coups de feu sont tirés, une balle vient frapper le bâtiment au niveau d'une fenêtre de l'étage (salle de bain côté "Kamenge"). La balle s'écrase d'abord contre l'armature métallique de la grille, rebondit ensuite contre le mur et vient trouer la moustiquaire, puis la vitre.

Lundi 21 Mars:

- De nombreux coups de feu sont entendus dans la matinée.

Beaucoup de gens quittent Cibitoke.

A partir de 17h00, jusque vers 21h00, de nombreux coups de feu sont tirés.

Alors qu'ils se trouvent au début du chemin qui longe le terrain de football et qu'ils regardent le groupe de militaires situés à l'angle du bâtiment scolaire faisant face au Centre, un civil qui semblait discuter avec ceux-ci se détache de ce groupe de militaires. Il fait demi-tour et fait un ou deux pas en marchant, puis, après une injonction lancée par les soldats, il se met à courir. Deux militaires le poursuivent et commencent immédiatement à tirer et à crier. Ils tirent cinq ou six fois avant de le toucher. Lorsqu'il s'écroule, l'un d'eux vient l'achever d'un coup de fusil.

Le Père Marino affirme qu'avant le début de la fusillade, deux militaires se sont détachés du groupe en courant dans la direction opposée d'où allait partir l'homme, après avoir vu les personnes sortant du Centre, manifestement pour venir à leur rencontre.

Il est sûr que les soldats ont vu que des témoins ont assisté à la scène.

Mardi 22 Mars 1993:

- Vers 8h00, un travailleur employé au Centre accompagné de Soeur Patrizia et d'une jeune fille, sort du Centre pour rentrer chez lui, lorsqu'il est interpellé par des "Bérets Verts" qui sont stationnés depuis la veille au soir dans l'école voisine (Ecole Nyabagere). Ceux-ci, fusils en main, l'air menaçant, lui intiment l'ordre de stopper. Il s'exécute. Soeur Patrizia est restée un peu en arrière et la jeune fille, de peur, s'est immédiatement mise à genou, les bras en l'air.

Les militaires demandent ses papiers d'identité à cet employé qui leur remet et lui ordonnent de venir dans la parcelle de l'école pour l'interroger. Il refuse.

Ils lui interdisent alors d'aller plus loin, l'accusant de venir les espionner pour avertir des tireurs qui, selon eux, se trouvent à l'intérieur du bâtiment du Centre, aux fenêtres de l'étage. Auparavant, ils ont dit à la jeune fille de rentrer chez elle.

L'employé retourne ensuite au Centre.

- Vers 10h00, Soeur Claudia et Olivier S. (volontaire français employé au Centre) vont voir les militaires pour leur demander de laisser passer les travailleurs qui sont venus le matin-même mais qui, étant données les conditions, n'ont pu travailler. Le premier soldat qui les accueille leur répond très normalement et très aimablement qu'il est plus sûr pour tout le monde de ne pas circuler, qu'il vaut mieux attendre le lendemain.

A Soeur Claudia lui demandant quand leur opération doit se terminer, il répond que ce n'est pas "leur" opération, mais que des "assaillants" les prennent pour cible et que, eux (les militaires), sont là pour assurer la sécurité de la population.

Durant la discussion, une auto-blindée arrive dans la parcelle de l'école.

L'officier qui commande l'auto-blindée interpelle Soeur Claudia et le volontaire alors qu'ils s'éloignent.

Il les informe que leur mission est de pacifier les zones et que la population est solidaire à leur côté pour arrêter les fauteurs de troubles. Il leur demande de les aider dans cette mission. Ce à quoi ils lui répondent qu'ils sont également là pour la paix, mais que, à l'heure actuel, le Centre est vide et que seuls des travailleurs sont présents qui désirent rentrer chez eux.

Il leur demande ensuite, prétendant qu'une rumeur l'en a informé, s'il est vrai qu'un (ou plusieurs) coup(s) de feu ait(ent) été tiré(s) depuis le Centre.

Soeur Claudia lui répond que c'est faux mais que, par contre, deux coups de feu ont été tirés contre le Centre.

L'officier leur indique alors que les travailleurs peuvent partir s'ils ne sont pas armés, s'ils ont leur papiers d'identité et s'ils ne sont pas complices de gens qui tirent contre les militaires.

Soeur Claudia et 0.S retournent alors au Centre.

- Vers 10h30, après avoir discuté avec les ouvriers pour savoir qui veut rester et qui veut partir (à la condition d'être en possession des papiers d'identité), un petit groupe ressort du Centre; Soeur Claudia, l'employé qui avait été arrêté à 8h00 et le volontaire, suivis d'un ouvrier et des Pères Claudio et Marino.

Mercredi 23 Mars:

Deux jeunes du Centre se réfugient dans notre bâtiment vers 8h30. Ayant passé les deux dernières nuits à Kamenge, ils retournaient chez eux à Cibitoke pour chercher des affaires quand un voisin leur a conseillé de fuir car un ultimatum avait été lancé aux habitants hutus ou d'origine zaïroise par des civils tutsis de quitter leur maison avant 9h00 ce matin. L'un d'eux affirme avoir vu une femme enceinte tuée à coups de baïonnette.

Vers 8h30 également, une famille habitant une parcelle voisine à celle du Centre quitte son habitation avec quelques affaires.

Vers 9h30, une auto-blindée pénètre sur la 15e avenue de Cibitoke (qui est juste en face d'une fenêtre du bâtiment d'habitation) venant d'une avenue perpendiculaire côté Nord. Le véhicule manoeuvre et reste quelques instants sur sa position avant de s'éloigner. Il précède une dizaine de Bérets Verts qui continuent de progresser en direction du Centre, sans le blindé, sur la 15e avenue avant de continuer vers l'Ecole Nyabagere. Ils passent, sans s'attarder, d'une parcelle à une autre. Ils sont accompagnés d'une vingtaine de jeunes (15-20 ans) qui les suivent de très près (2 mètres derrière le dernier Béret Vert) jusqu'à l'école (ils sont alors hors de notre champ de vision).

Deux d'entre eux sont identifiés par le Père Marino comme étant membres du Centre. Quelques uns sont armés de bâtons ou de machettes.

Quelques minutes plus tard, deux de ces jeunes (au moins un a été reconnu comme étant avec les Bérets Verts) repassent au même endroit dans l'autre sens. L'un semble porter un fusil-mitrailleur ou un fusil. Ils passent plusieurs fois devant notre fenêtre.

Une quinzaine de minutes plus tard, une troupe de civils assez importante (une cinquantaine de personnes) s'avance en remontant la 15e avenue en direction du Centre. Les premiers sont assez jeunes (15-20 ans) et certains sont armés de bâtons ou de machettes. Ils progressent en passant d'une parcelle à l'autre qu'ils semblent inspecter rapidement.

Les premiers sont déjà arrivés en haut de l'avenue et ont fait demi-tour ou sont passés en direction de la 14e avenue, quand certains entrent dans la parcelle voisine à la notre où habite un Zaïrois. Celui-ci possède un poulailler et des machines à préparer la nourriture pour les poules, projet financé par la Caisse Française de Développement. Ils en ressortent avec une ou deux poules dans les mains.

A partir de ce moment, un nombre considérable de personnes (au moins une centaine) de tous âges, surtout de jeunes hommes et des enfants, mais aussi quelques femmes, vont se succéder dans cette parcelle, volant d'abord les poules, puis le mobilier et les machines, ainsi que des portes, etc. Le pillage va durer toute la matinée. La maison est ensuite incendiée.

D'autres parcelles seront ainsi pillées de la même manière pendant toute la journée. Au moins quatre maisons ont été brûlées dans ce quartier jouxtant le Centre.

Vers 11h00, trois ou quatre militaires (bérets non identifiés) sont arrivés devant la parcelle mise à sac, sont restés une ou deux minutes en regardant la scène, sans esquisser le moindre geste de mise en garde ou de menace envers les pillards, puis sont partis.

De nombreux pillards ont été identifiés, habitant Cibitoke ou Ngagara.

Durant toute cette journée, mais aussi les jours précédents et les jours suivants, des civils provenant de Cibitoke apportent des casiers de bière et d'autres marchandises aux militaires stationnant à l'Ecole Nyabagere.

Beaucoup de jeunes venant de Cibitoke (ainsi que des adultes), certains ayant participé au pillage, viennent souvent discuter avec ces militaires durant toute cette semaine.

Durant toute la journée, des tirs ont retenti provenant pour beaucoup de Cibitoke, quelques uns de Kamenge.

Du côté de Kamenge, la circulation semble possible sur le Boulevard de l'Unité, malgré un camion rouge placé en travers, au niveau du marché de Kamenge. Des panaches de fumée semblent indiquer que deux maisons au moins ont été incendiées dans le quartier Heha ou Gikizi.

Beaucoup de tirs de forte intensité ont été entendus du côté de l'Ecole Nyabagere notamment.

Vers 11h30, le Zaïrois de la parcelle voisine, fuyant les pillards avec un de ces ouvriers, se réfugie dans notre terrain et nous demande d'alerter la Caisse Française de Développement, ainsi que l'ambassade du Zaïre pour les avertir de la situation.

Un peu plus tard, Olivier S. sort pour aller l'avertir des résultats des différents coups de téléphone. Il a parcouru une dizaine de mètres en direction de la rivière Nyabagere, lorsqu'un coup de feu retenti, semblant venir face à lui et un projectile frappe le sol (ou un talus ou autre) non loin de là.

Les ouvriers, ainsi que les Zamus sont toujours bloqués dans le bâtiment des activités.

Jeudi 24 Mars:

Des tirs sont entendus le matin jusque vers 10h00, puis plus rien dans la matinée. Beaucoup de gens sur le Boulevard de l'Unité semblent fuir. Trois bus passent vers 12h00 en direction du terminus puis retournent.

En début d'après-midi, Soeur Claudia et O. S. se rendent au bureau. Les ouvriers sont très inquiets et aimeraient quitter le Centre mais n'osent pas sortir.

Vers 15h30, O. S. retourne au bâtiment d'habitation.

Vers 16h15; regardant par la fenêtre de l'étage qui donne sur la 15e avenue, il voit, avançant avec précaution dans sa direction, de part et d'autre de l'avenue, une dizaine de Bérets Verts, fusils en main. Leur progression dure ainsi quelques minutes avant qu'ils ne disparaissent du champ de vision, cachés par le mur d'enceinte.

Quelques minutes plus tard, on entend un premier coup de feu très proche provenant de derrière le mur. Un instant après, un deuxième coup de feu retentit, puis un troisième qui frappe la façade. Ensuite, plusieurs coups de feu se succèdent faisant voler en éclat des vitres de l'étage.

Par téléphone, le Père Marino prévient l'Evêché, la Nonciature Apostolique, le représentant de la C.E.E. puis l'ambassade de France, que des Bérets Verts tirent sur le Centre.

Alors que nous sommes en contact avec l'ambassade de France et que des coups de feu sont toujours tirés contre le Centre, deux soldats se présentent à l'entrée accompagnés d'un civil armé d'une machette. Une discussion animée s'engagent entre eux et les Pères Claudio et Marino. Les militaires affirment que des tirs les visant proviennent des fenêtres de notre bâtiment et veulent le fouiller pour découvrir les tireurs. L'homme armé d'une machette surtout insiste pour que le bâtiment soit fouillé.

Ils repartent ensuite en déclarant revenir avec des renforts pour la fouille.

Quelques minutes plus tard, un coup de sifflet retentit et les tirs cessent. Vingt minutes plus tard, 7 à 8 militaires reviennent (gendarmes et Bérets Verts) et quelques uns pénètrent dans le Centre accompagnés du Père Claudio leur expliquant que nous ne détenons aucune arme et qu'il est impossible de tirer sur eux depuis nos fenêtres; d'une part, car tous les ouvrants sont équipés de moustiquaires, et, d'autre part, car la position des Bérets Verts à l'Ecole Nyabagere n'est pas visible depuis nos fenêtres. Durant la conversation, un blindé est arrivé dans la cour, dans lequel se trouve le major responsable de la sécurité de la zone de Cibitoke.

Au début de la conversation, les militaires nient avoir tiré sur le bâtiment. Puis, le major présente ses excuses en expliquant que certains soldats sont jeunes et que le fait d'être la cible de certains civils armés les rend nerveux.

Accompagnés du Père Claudio, les responsables de la sécurité font le tour du terrain du Centre et inspectent également le fossé de la rivière Nyabagere. Ils lui conseillent de fermer les accès latéraux par du fil de fer barbelé.

Une cinquantaine de minutes après le début de la fouille, l'aide de camp du chef d'état-major de l'armée arrive à bord d'une camionnette Toyota accompagné de trois autres militaires. Le volontaire français est évacué vers 19h00, à bord du "Subaru" du Centre escorté par ce véhicule et le blindé, à travers la zone de Cibitoke.

Quelques minutes plus tard, après avoir constaté qu'aucun tir ne pouvait provenir de nos bâtiments, les militaires évacuent le Centre pour rejoindre leur position.

Le lendemain, on décompte au moins 28 impacts de balles sur le bâtiment dont une vingtaine ayant traversé les fenêtres et percuté les murs des chambres et salles d'eau de l'étage, ainsi qu'une balle ayant été tirée à travers la fenêtre des toilettes du logement des Soeurs, au rez-de-chaussée.

Père Claudio Marano

Père Marino Bettinsoli

Soeur Patrizia Mondini

Soeur Claudia Alberto

Olivier Servonnat