Le Figaro 12/04/95

A BUJUMBURA, DON CLAUDIO ENTRE EN RESISTANCE

Revenu au Burundi en 1991, ce père blanc tente de briser l'engrenage de la haine ethnique

BUJUMBURA:

De notre envoyé spécial, Patrick de SAINT-EXUPERY

Don Claudio ne dispose pas de millions de dollars. Son ordre non plus. Père blanc, italien il est avant tout pragmatique et ses projets sont modestes. Il n'espère pas régler les problèmes du Burundi. Il tente, dit-il simplement, d'apporter "une lueur".

Don Claudio est revenu au "pays " en septembre 1991. Il en avait été expulsé dis années auparavant par le président Jean-Baptiste Bagaza, un fervent adversaire du clergé. Dire que son retour l'a enthousiasmé serait exagérer: Don Claudio a bien trop d'expérience pour se faire encore des illusions. "Mes cheveux blancs, soupire-t-il, c'est aux Burundais que je les dois."

Quartiers mono-ethniques

Directeur du "centre de jeunes" des quartiers nord de Bujumbura, Don Claudio vit au quotidien la haine qui, régulièrement, embrase le Burundi. "Quand nous avons construit ce centre en 1991. explique-t-il, notre projet était simple: apprendre aux jeunes de différentes ethnies à vivre ensemble": L'époque s'y prêtait. le major Buyoya, devenu chef de I'Etat par la grâce d'un putsch contre Jean-Baptiste Bagaza prêchait dans tous ses discours la "réconciliation nationale". Quitte à passer sous silence de nombreux comptes jamais réglés, le Burundi essayait de faire une croix sur son passe..

Placé a la lisière de deux quartiers - l'un essentieilement hutu, l'autre plutôt tutsi - le "centre de jeunes" de Don Claudio était l'illustration même de ces tentatives de "réconciliation". Attirés par les tennis, le terrain de football, les salles de jeux et d'études, les gamins se tendaient régulièrement dans cette bâtisse de briques entretenue avec un soin presque maniaque. Hutus ou Tulsis y jouaient et, de fait, y apprenaient "à vivre ensemble ". C'était le temps de l'optimisme. Il ne dura pas longtemps.

En octobre 1993, un putsch contre le premier président hutu au pays ravive toutes les tensions. Aussitôt, la haine réapparaît: 50 000 personnes au moins sont tuées au cours de massacres interethniques. Les tentatives de "réconciliation" sont anéanties. "Les vieux comptes du passé ont resurgi d'un coup, se souvient un observateur. Du jour au lendemain. c'était fini. Dans ce pays, il n'y avait plus que des Hutus et des Tutsis. Et tous voulaient se venger."

Le "centre de jeunes" de Don Claudio est emporté dans la tourmente. Oublié les matchs de foot interquartiers: "on ne peut plus en faire, explique Don Claudio, les quartiers sont devenus mono-ethniques et chaque match se transforme en une guerre Hutus- Tutsis". Oublié également les cours d'apprentissage mixtes. Aujourd'hui, seules de rares activités ont pu être préservées. Au prix de laborieux compromis.

"L'année dernière, rappelle Don Claudio, nous avons subi sept attaques". Le premier as-saut contre le "centre des jeunes" est lancé en mars 1994, au moment où commence la "purification ethnique" des quartiers de Bujumbura. Un mois plus tard en avril, Don Claudio transforme son "centre" en "hôpital de campagne". Puis, il se résoud à évacuer les lieux. Pour revenir peu après et tout trouver pillé par les miliatires.

"Ligne de front"

Aujourd'hui. quand Il parle du "centre" Don Claudio ne dit plus qu'il est placé à "lisière" de deux quartiers, mais sur "la ligne de démarcation". Faux, répliquent les jeunes des quartiers, il ne s'agit pas d'une "ligne de démarcation", mais d'une "ligne de front".

Don Claudiolreconnait implicitement: il est entré en résistance. "Les Hutus disent qu'on travaille pour les Tutsi, les Tutsi disent qu'on travaille pour les Hutus. Nous on essaye de travailler tout court", explique-t-il.

Le "centre de jeunes" est devenu l'enjeu d'une lutte d'influence que ne peut contrôler Don Claudio. Pour les extrémistes des deux bords, cette "tâche multi-ethnique" est inadmissible. Tous les moyens sont bons pour mettre fin à l'expérience: "Je me suis aperçu à plusieurs reprises que, par exemple, les Tutsis étaient menacés de mort s'ils venaient ici. A chaque fois après ces menaces, on nous accusait de n'accueillir que des Hutus et, donc, d'être pro-Hutu."

La semaine dernière, un journal extrémiste publiait la photocopie d'une carte d'adhésion d'un jeune au "centre". Selon le "journaliste", cette carte - appartenant à un hutu - avait été trouvée sur les lieux d'une manifestation meurtrière. Conclusion limpide: le "centre de jeunes" n'était rien d'autre qu'un centre hutu d'entraînement clandestin à la guérilla.

Emporté par cette atmosphère de paranoïa aiguë, Don Claudio n'a plus guère d'espoir. Jour après jour pourtant, il essaye de convaincre. Mais il le sent bien, "ses" jeunes lui échappent de plus en plus: "ici, ce sont les bandes qui font la loi".

Les milices, raconte-t-il, l'ont "menacé à plusieurs reprises". L'armée l'a également "attaqué à coups de fusils-mitrailleurs", avant de se mettre à le "défendre". "Notre présence ne change plus grand-chose, reconnaît-il, mais au moins nous avons diminué les dégâts et évité quelque tueries".

Dans la cour du "centre", un plâtrier reconstruit un petit mur défoncé par une grenade. A deux cents mètres de là, Hutus et Tutsis s'assassinent la nuit. Le père blanc ne l'ignore pas, mais il n'entend pas partir. Il sait que sa seule présence dérange.