La Vie/L'express, 12 mai 1995
L'express, 18 mai 1995

BURUNDI: LA RESISTANCE DE DON CLAUDIO

En sortant de la classe, dans la cohue, aucun gamin ne s arrête devant le panneau. L'avis, rédigé avec la sécheresse d'une simple circulaire, a pourtant valeur de protestation. "La semaine spéciale sur le "respect de la personne humaine" est reportée à une date ultérieure. Les dessins et questionnaires pourront être remis plus tard." Le mois dernier, au centre de jeunesse de Kamenge, une école de religieux, don Claudio fait de la résistance. Selon la tradition des pères de sa congrégation, les Xavériens: humilité et solide opiniâtreté.
Une fois séché le sang des massacres de la veille, l'armée, à majorité tutsi, a vidé par la terreur les fiefs hutu de Kinanira et Kanyosha du sud de Bujumbura, la capitale du Burundi. Devant le carnage (plusieurs centaines de morts), la population hutu a fui vers les collines qui, face au lac Tanganyika, enserrent la ville. Au nord, le faubourg de Kamenge reste désormais, avec le quartier voisin de Kinama, la dernière enclave hutu dans une ville où les extrémistes tutsi rêvent de parfaire leur nettoyage ethnique. Aussi, chacun, ici. s'attend au pire. Certains soirs, la guérilla hutu riposte et descend des collines toutes proches pour tenter un coup de main. L'explosion d'une grenade. le crépitement d'un kalachnikov (aisément disponible pour 100 dollars) trouent, un bref instant, l'obscurité. Ces nuits-là, Kamenge frissonne et attend l'aube. Alors seulement, les maquisards regagnent les hauteurs. Ils croisent en route des milliers d'habitants qui font le chemin inverse par précaution, ceux-là dorment dans les collines et retrouvent leurs maisons de terre séchée à la levée du jour.
Kamenge vit dans la terreur, mais le père Claudio tient bon. "En dix-huit mois, ils ont fermé sept fois le centre, et sept fois on l'a rouvert", sourit-il. Car cette modeste bâtisse, murs blancs et tuiles rouges, est un défi au quadrillage ethnique imposé à Bujumbura par la force des baïonnettes. Au-dessus de la sanglante mêlée, les Pères blancs ont su créer une oasis de paix où, autour de salles de cours et d'un terrain de football, des adolescents et des jeunes - hutu et tutsi - vivent, travaillent, jouent ensemble. Comme par miracle. Intolérable pour les militaires tutsi, qui, du coup, accusent les religieux d'abriter des maquisards.
Voilà quinze ans que don Claudio a débarqué au Burundi. Une terre de mission, il en est sûr, pour laquelle il était prédestiné. "Dans cet enfer de douleurs et de haines, le message du Christ doit être répandu encore et toujours." En 1984, les sbires du dictateur Jean-Baptiste Bagaza (accusé aujourd'hui de financer des gangs hutu) expulsent pourtant le prêtre. Il revient six ans plus tard, à la chute du tyran, bien résolu à bâtir la maison commune. Septembre 1993 par une sombre ironie, le centre ouvre, après la tenue des premières élections libres, juste à la veille de l'assassinat par l'armée du président hutu élu. Ivres de rage, les Hutu sortent leurs machettes. Les tueries s'enchaînent - "Ici, les combats se déroulaient jour et nuit." Avril 1994, les pères sont évacués manu militari après une rafle dans le quartier. "A notre retour, tout avait été pillé", raconte le père Claudio, qui riposte en portant plainte. Et attend toujours -sans illusion - que la justice enquête. Derrière la mission, 2 000 maisons vidées de leurs habitants et de leurs biens sont encore à l'abandon et attestent de la violence des combats.
Aujourd'hui plus sournoise, la guerre ethnique se poursuit. Chaque incident est prétexte à un accrochage meurtrier. Surtout le week-end, où, sous l'emprise de l'alcool, la troupe tutsi, plus prompte à obéir à ses instincts de vengeance qu'à son état-major, descend, dans une sauvage excitation, vers le faubourg. " A en croire les officiers tutsi, explique un observateur français qui tente d'analyser froidement cette soif de revanche, 60 % au moins des soldats auraient perdu un parent dans les massacres d'octobre 93.
Mais rien ne dissuade le père Claudio de continuer sa mission. Il y a tant à faire. soupire-t-il. Et le Seigneur n'a créé que sept jours.
Au centre, aidé par des bénévoles. assisté du père Mauricio. le religieux enseigne "les métiers de la ville", comme il dit, la dactylographie ou la couture. Il distribue l'aide alimentaire fournie par les ONG internationales - unique ressource pour des hommes et des femmes dont la seule ambition est de survivre. Dans la bibliothèque, offerte par la Communauté européenne et l'Eglise italienne, il photocopie chaque jour des textes sur "la dignité, l'amour de la paix, la nécessaire fraternité", que les enfants rapportent dans leur foyer. Parfois, leurs familles n'existent plus. "Les couples mixtes se sont défaits, témoigne-t-il. Livrés à eux-mêmes, des enfants glissent vers la délinquance." Quand ils ne rejoignent pas les gangs hutu ou les milices tutsi (les "sans-défaite") qui font barrage, ces jours-ci, autour du centre, pour dissuader les jeunes de leur ethnie de rejoindre les pères.

RADICALISATION DES ESPRITS
Comment faire cesser cette radicalisation des esprits ? "Certains jours, je ne vois pas la fin de la crise, avoue don Claudio. Pourtant, il faut garder l'espoir que les modérés cessent de se couvrir de cendres pour, enfin, s'organiser." L'appel à la raison sonne comme un voeu pieux. Car. de part et d'autre, on rivalise d'atrocités. Le mois dernier, le corps de l'ancien maire de Bujumbura (un Tutsi) est retrouvé crucifié et éviscéré, le coeur, les yeux et les ongles arrachés. "La marge de manoeuvre des "modérés" des deux ethnies, regroupés dans une alliance actuellement au pouvoir, reste étroite", note un diplomate. Cruel euphémisme. L'accueil reçu par le président de la République, un Hutu, Sylvestre Ntibantunganya, qui s'est rendu à Kamenge dernièrement. en témoigne. Dans son discours, il plaide en faveur de la "campagne pour le rétablissement de la paix" engagée avec son Premier ministre - un Tutsi. Applaudi par les Hutu, il fut sifflé par les Tutsi. Et les soldats tutsi qui l'escortaient furent pris à partie par de jeunes Hutu au cri d'"Assassins!". N'en déplaise au père Claudio, à Kamenge, l'heure n'a pas sonné pour les hommes de bonne volonté. Dans le reste du pays non plus. Comme le résume, sur le mode grinçant, un ministre hutu " Au Burundi, l'espérance de vie est aujourd'hui d'un jour - éventuellement renouvelable."

Jean-Michel Demetz