Le messager de saint Antoine, mai 1994

COMBAT POUR LA PAIX

Dans le Burundi profondément meurtri par le coup d'Etat d'octobre dernier et les luttes ethniques meurtrières, des hommes et des femmes continuent à croire, au delà de tout, à une réconciliation.

Le Père Claudio Marano, xavérien, en mission au Burundi depuis plusieurs années, a créé avec sa communauté et l'aide matérielle de plusieurs instances civiles et religieuses, un centre de jeunes, le "Centre Jeunes Kamenge". A Bujumbura, il se bat et beaucoup d'autres avec lui, pour aller à contre-courant de la logique de mort qui semble inexorablement, avoir envahi le pays. Par des courriers réguliers, il fait arriver les nouvelles à ceux qui, au loin, vivent pour soutenir et faire avancer une nouvelle espérance de vie. Ces nouvelles vont nous permettre de suivre la situation du pays.
Petit pays, enserré entre le Rwanda (au Nord), le Zaïre (à l'Ouest) et la Tanzanie (à l'Est), le Burundi compte cinq millions et demi d'habitants, pour un territoire de 27 834 km2. A leur départ, en 1962, les Belges laissaient un pays pauvre, vivant d'exportations de thé et de café. Ils laissaient, en outre, en marge de la pyramide sociale, la majorité bantou (les ba-hutu), les "courts", considérés communément par les Occidentaux comme les "petits"... représentant 85% de la population. Tandis que la minorité des watussi (les ba-tutsis), pasteurs altiers, propriétaires des bêtes, les "longs", -soit 14% de la population - se retrouvaient à la tête des écoles, des universités, de l'administration publique et de l'armée.
Cette élite mettait en place un parti unique et incontesté (l'Uprona) pendant des dizaines d'années, soutenu par l'armée qui "remettait de l'ordre" par des coups d'Etat sanglants si, d'aventure, des éléments de cette élite dominante s'avisaient de parler de démocratie.
L'histoire du Burundi est marquée par de nombreux massacres - en 1965, 72, 88, 92 -perpétrés par l'armée pour empêcher le peuple hutu de redresser la tête.
En 1987, le dictateur Bagaza devait laisser la place au leader de l'Uprona, Buyoya, bien décidé à choisir la voie de la démocratie. Mais, contrairement aux prévisions, qui comptaient en sa faveur la majorité des voix hutus, en juin 1993, le parti à majorité hutu (le Frodebu) emportait haut la main les élections présidentielles, avec 70% des voix. Son jeune leader, Melchior Ndadaye, devenait président.

 

Une démocratie fragile

Le Père Claudio Marano écrivait le il novembre dernier: "Dans un des trente pays les plus pauvres du monde, gouverné depuis trente ans par une ethnie minoritaire (...) nous sommes arrivés, miraculeusement, à la démocratie et, depuis quatre mois, nous vivions dans un pays, pauvre, mais de rêve. Nous respirions la liberté, l'envie de vivre... tout semblait terminé. Personne n'osait respirer de peur de détruire l'enchantement. Mais les militaires - encore presque tous tutsis (98%) - avaient mal digéré que le pouvoir passe aux mains des civils et des civils hutus!"
De fait, la nuit du 21 au 22 octobre, une colonne de blindés de l'armée sortait en hâte de la caserne de Bujumbura et attaquait le palais présidentiel, capturant le jeune président Ndadaye. Celui-ci réussissait à obtenir des généraux un laissez-passer pour sa femme Laurence et ses trois enfants, avant d'être fusillé par les putchistes.
"Tout était détruit, poursuit Claudio dans sa lettre du 14 novembre. Détruit l'enchantement longuement souffert d'une vie en harmonie entre Tutsis et Hutus, dans un pays souvent à la merci des militaires. Tout détruit... Avec l'assassinat du Président, de plusieurs ministres et de proches collaborateurs, la folie est réapparue dans le pays. Les Hutus sont partis en chasse contre les Tutsis et beaucoup ont été abattus. Les militaires sont intervenus pour sauver leurs familles et leur tribu, et ont fait des massacres, surtout au nord du pays."
Une fois de plus, la chaîne de la violence était enclenchée, aveugle, avec de part et d'autres, des actes raisonnés, héroïques parfois, pour enrayer l'engrenage de la violence. Caché avec d'autres dans la cave des soeurs d'une mission où il avait travaillé comme gardien, Jérôme, jeune Tutsis, a dû fuir encore car on avait eu vent de leur cachette. "J'ai réussi à m'échapper et à me cacher dans la maison de Léon, un Hutu qui avait travaillé comme moi, chez les soeurs de la mission. Là aussi, ils sont venus pour m'égorger, mais Leon ne m'a pas trahi. Après quelquesjours,je me suis échappé dans les bois et j'ai rencontré trois camions de soldats tutsis qui cherchaient les Hutus pour les tuer. Ils voulaient tirer sur l'esplanade de l'église mais je les ai arrêtés: "Ne tirez pas-ai-je dit aux soldats - un Hutu m'a sauvé la vie.""
A Bujumbura, l'armée a fini par se retirer pour laisser de nouveau la place au gouvernement, au restant de gouvernement... Un jeune leader du parti Frodebu, Cyprien Ntaryamira, a été élu pour succéder au président disparu. Lui aussi, comme les autres membres du gouvernement, est confiné dans un hôtel protégé, sur les rives du lac Tanganica.
Jean-Marie Ngendahaio, un des ministres rescapés - de l'Information et des Affaires étrangères - explique avec conviction: "Le conflit n'est pas un conflit ethnique entre Hutus et Tutsis, mais entre une minorité, une clique qui veut occuper le pouvoir et maintenir les privilèges, et la majorité de tous les Burundais qui veulent s'émanciper."
Des soldats de l'O.U.A. (Organisation pour l'Unité Africaine) sont attendus par beaucoup, mais l'armée refuse, prétendant garantir elle-même la sécurité et l'ordre dans le pays. Assurance donnée par le chef de l'état major de l'armée qui - comme par hasard - a vu le défunt président Ndadaye... juste avant son passage devant le peloton d'exécution.
Il est certain que le nouveau Président et son gouvernement ont besoin de cette présence extérieure: garantie la plus sûre de la démocratie renaissante et de la survie de ses représentants, du fait même que l'opinion internationale garderait les yeux braqués sur le pays.
14 novembre: "On demande une force d'intervention, écrit Claudio, pour que le gouvernement et l'administration puissent travaille en sûreté. Mais qui s'intéresse à ce petit lambeau de terre? Et puis l'armée ne veut pas. E nous en sommes au même point."

 

Le rêve d'un avenir différent

20 février. "Quatre mois désormais sont passés depuis le coup d'Etat et ici, à dire vrai. nous ne sommes pas en brillante posture, même si nous avons un nouveau président, un nouveau gouvernement et si nous vivons une période d'accalmie. Vous ne pouvez imaginer ce que nous avons vécu ces derniers temps mais encore plus, ce qu'a vécu et vit le peuple. Un vrai génocide, d'abord armé, ensuite dû à la maladie et, à présent, à la faim... Nous pouvons donner des chiffres bien plus exacts que ceux qui ont été écrits et donnés: 500.000 morts, 1.000.000 de réfugiés à l'extérieur du pays. Une vraie catastrophe."
Et pourtant, la vie continue. Le Centre Jeunes Kamenge (au nord de Bujumbura), symbole vivant d'une culture ouverte à tous et de la solidarité internationale, attire de plus en plus de jeunes... hutus et tutsis. Ce grand centre sportif et culturel est, par sa seule présence, un défi à l'incompréhension et à la violence. 700 à 800 jeunes ne fréquentent-ils pas chaque jour la bibliothèque, toutes ethnies confondues, gommant à la base tous les privilèges? "Nous rêvons d'un avenir différent, écrit Claudio."
20 février 1994: "Merci de penser à nous. Merci pour tout ce que vous avez fait et continuez à faire pour nous (...). Le Centre est en pleine activité. Nous sommes submergés du matin jusqu'au soir par 2500 jeunes. En recherche continuelle pour trouver le moyen de faire se rencontrer ces jeunes, de les faire vivre, parler ensemble, de leur montrer qu'ils peuvent rêver dans la diversité, même s'ils sont hutus, tutsis, Zaïrois; tanzaniens..."
"Le nouveau Burundi naît aussi ici, dans le partage des petites choses de chaque jour, dans la richesse des diversités, dans le fait de se reconnaître tous égaux et libres."
Les nouvelles des journaux annoncent en mars 200 personnes tuées à Kamenge, en majeure partie hutus. On ne peut que penser aux responsables et aux jeunes du Centre et intensifier, ici, notre vie pour eux qui souffrent, là-bas. "Parlez du Burundi, écrivait Claudio dans un des dernier courriers, écrivez sur le Burundi... C'est notre seule force."

Anne Bazalgette