Le Nouvel Observateur, 22-28 décembre 1994
"ICI ON TUE FACILEMENT..."
De notre envoyé spécial au Burundi, Laurent Bijard
Au lieu de tirer les leçons du génocide perpétré dans le Rwanda voisin, les politiciens burundais s'emploient a exacerber les oppositions ethniques entre Hutus et Tutsis et préparent les prochains massacres
Pour Claudette, le miracle s'est produit un matin aux portes
de l'école de Saint-Michel-Archange. Elle venait d'y déposer
ses deux enfants quand un index menaçant est venu frapper
la vitre de sa Peugeot. La gueule noire d'un pistolet est apparue
à la hauteur de sa tête La jeune femme a compris
qu'elle avait rendez-vous avec la mort. Le garçon a appuyé
sur la détente, mais le coup n'est pas parti. L'apprenti
tueur a recommencé. Sans résultat. Claudette, après
un moment de saisissement, a bondi hors de la voiture et s'est
mise à courir au milieu de la foule, le tueur à
ses trousses. L'autre, enragé, l'a frappée en se
servant du pistolet comme d'un marteau, avant de disparaître
dans une ruelle.
Claudette s'en tire à bon compte, mais à Bujumbura
ils sont nombreux à ne pas avoir eu sa chance. Il ne fait
pas bon traîner dans les rues de la ville. Car Bujumbura
est livrée aux démons de la haine ethnique. Ici,
Hutus et Tutsis ont désormais l'esprit façonné
par la peur de l'autre. "C'est vrai qu'ici on tue facilement",
constate la jeune miraculée. Claudette n'a pas à
réfléchir bien longtemps pour expliquer le geste
de ceux qui ont voulu la tuer. Elue député hutu
en juin 1993 lors des premières élections démocratiques
dans l'histoire du pays, son nom figurait sur une liste de gens
susceptibles de se voir attribuer la présidence de l'Assemblée
nationale. "Circonstance aggravante", elle occupe une
"place convoitée" dans une grande banque de la
capitale. Claudette fait partie de ces Hutus qui "relèvent
la tête" après plus de trente années
de domination tutsie au Burundi. "Ceux qui nous tuent sont
ceux qui n'acceptent pas de perdre la position privilégiée
qui était la leur depuis l'indépendance de 1962",
lance la jeune femme.
Depuis le départ des Belges, la minorité tutsie
- 15 % de la population pour 85 % de Hutus - avait réussi
à conserver la haute main sur la vie politique et économique
du pays. Il a fallu plusieurs massacres - 200 000 tués
en 1972 avec parmi eux toute l'élite intellectuelle hutue
-, et le "souffle démocratique" du sommet franco-africain
de La Baule en 1990, pour que les Hutus se mettent enfin à
espérer une perestroïka à Bujumbura. Le président
de l'époque, le Tutsi Pierre Buyoya, acceptait le rôle
du Gorby du Burundi il devait sonner le glas de la toute-puissance
tutsie en décidant l'organisation des premières
élections libres. Contrairement à ses propres calculs
et à ceux de son parti - l'Uprona, Unité pour le
Progrès national, essentiellement tutsie -, les candidats
du Front pour la Démocratie au Burundi (Frodebu, soutenu
par la très grande majorité des Hutus) raflaient
la présidence de la République et une importante
majorité à l'Assemblée nationale. La naissance
de cette démocratie au coeur de l'Afrique fut saluée
dans le monde entier, et Buyoya s'effaça en juillet 1993.
Trois mois plus tard, le réveil allait être brutal.
Au cours d'une nuit d'octobre, un groupe d'officiers de l'armée
- dont le commandement reste entre les mains des Tutsis - assassine
le président Melchior Ndadaye et tente de prendre le pouvoir.
Le putsch échoue, mais le mal est fait. Le coup de force
des officiers met le feu aux poudres dans la capitale et sur toutes
les collines du pays. Dans un premier temps, ce sont les Hutus
qui tuent les Tutsis pour venger "leur" président.
Ensuite, ce sont les militaires tutsis qui ratissent les collines
et traquent les paysans hutus. Bilan : prés de 50 000 morts,
600 000 réfugiés et déplacés. Aujourd'hui
plus que jamais, dans ce petit pays de 6 millions d'habitants,
aucune négociation n'est entamée, aucune décision
n'est prise sans que le souvenir de ce sinistre événement
vienne perturber les esprits.
Depuis ce coup d'Etat avorté, le Burundi vit dans la peur.
Une peur devenue le fonds de commerce des politiciens burundais
aux idées bien courtes. Ici on ne vous parle pas de programme
économique, de projets politiques, et encore moins de vision
de société. On "vend" de la peur, et la
vie burundaise - et la mort avec elle! - ne se décline
plus qu'en termes ethniques. En quelques mois de violence, les
quartiers de Bujumbura comme les collines de l'intérieur
ont connu une véritable purification ethnique. Malheur
à ceux qui aujourd'hui viendraient à s'égarer
dans une zone ennemie. A chacun ses "cabarets" (bistrots),
ses magasins, ses taxis, ses bus. L'avènement de cette
démocratie qu'on voulait exemplaire pour le continent s'abîme
chaque jour un peu plus dans un apartheid malsain voulu par des
apprentis sorciers qui ne savent plus jouer qu'avec le feu. Ici
plus qu'ailleurs le double langage - la langue locale commune,
le kirundi, s'y prête particulièrement bien, paraît-il
- fait des ravages. Les hommes politiques, la main sur le coeur,
se gargarisent de "consensus" et de "convention
de gouvernement" - une sorte de pacte non écrit passé
entre le Frodebu et l'Uprona qui cohabitent au sein du gouvernement
actuel -, mais dans le même temps, chacun serre une machette
derrière son dos. "La paix n'intéresse plus
grand monde, se lamente un dirigeant de l'Iteka, la Ligue burundaise
des Droits de l'Homme. Bien plus nombreux sont ceux qui, parlant
au nom de leur base, ne cachent plus qu'ils veulent la bagarre."
Leur base? Il faudrait plutôt parler de bandes armées
ou de milices qui, toutes, terrorisent le pays. Chaque ethnie
compte ses macheteros. Les Hutus, avec Léonard Nyangoma
- qui vit à l'abri de l'autre côté de la frontière
zaïroise -, et les Ultra-Vigilants de ses Forces pour la
Défense de la Démocratie (FDD), qui estiment que
le président actuel fait trop de concessions à ces
Tutsis qui refusent la loi de la majorité et n'acceptent
pas que le pouvoir puisse être détenu par un Hutu.
Les Tutsis qui contrôlent la capitale et les villes peuvent
compter sur le soutien d'une armée aux effectifs assez
flous: prés de 15 000 hommes officiellement, mais prés
du double en réalité, dit-on. Après le nettoyage
des collines à l'automne 1993, elle continue de s'entraîner
dans le nord du pays transformé en vaste capharnaüm
humanitaire. Là, les employés du Haut-Commissariat
aux Réfugiés (HCR) inventent des classifications
comme nulle part ailleurs: au rang des sinistrés, on trouve
pêle-mêle des "déplacés",
essentiellement des Tutsis burundais placés sous la protection
de l'armée, des "rapatriés" (des Hutus
qui avaient trouvé refuge au Rwanda en octobre 1993 et
qui ont dû revenir dans leur pays à la suite de la
défaite du Hutu Power), des "dispersés"
(surtout des Hutus burundais, qui ont une peur bleue de l'armée
et qui se cachent dans les collines et les bananeraies), et bien
sûr des dizaines de milliers de réfugiés hutus
rwandais. C'est sur eux que s'exercent les soldats burundais
: rafles, passages à tabac, coups de main aux soldats de
l'Armée patriotique rwandaise (APR), qui n'hésitent
pas à traverser de temps à autre la frontière
pour venir "piocher" quelques miliciens interahamwe
dans les camps qui continuent de grossir.
On aurait pu penser que l'effroyable génocide qui a dévasté
le Rwanda au printemps dernier allait guider Hutus et Tutsis vers
plus de tolérance et de clairvoyance au Burundi. C'est
tout le contraire qui est en train de se produire. "Le Rwanda
a pollué les esprits", reconnaît un jeune journaliste
de Bujumbura. Chaque jour, un lot d'armes rwandaises pénètre
en douce au Burundi. L'armée - rassérénée
par la victoire du FPR à Kigali - fournit des fusils automatiques
aux milices tutsies. Elles s'appellent les "Sans-Défaite",
les "Sans-Echec", voire les "Sans-Esprit"
ou les "Sans-Capotes" pour les plus téméraires
d'entre elles. Ce sont des bandes de jeunes désoeuvrés
qui se sont spécialisés dans le crime en tout genre.
Elles rôdent un peu partout à l'affût de proies
faciles un groupe de paysans, un taxi, un minibus, un marché
où balancer une grenade... Elles puisent leur férocité
dans la drogue et l'alcool. Le samedi soir, leurs chefs sirotent
des bières au comptoir du Podium, un cabaret de Bujumbura
C'est probablement l'un des leurs qui a voulu liquider Claudette
devant l'école de Saint-Miche-Archange.
Ce matin-là, quelques minutes après l'attentat,
le téléphone sonne dans le bureau du procureur général
de Bujumbura. Le jeune magistrat Jean Bosco se sent bien esseulé.
Il hésite à tendre sa carte de visite :"Voyez,
ils ont écrit 'justuce' au lieu de 'justice'. Cela vous
donne une idée de l'estime pour mon métier dans
ce pays". Jean Bosco entend lutter contre l'impunité
qui ronge la société burundaise. Un job qui n'est
pas de tout repos dans un pays qui ne veut pas entendre parler
de justice. Chaque camp a ses victimes mais aussi ses tueurs,
et on ne tient pas à réveiller les morts. Certains
appellent cela "l'équilibre de la mort". "En
tout cas, ce n'est pas un magistrat à pied qui pourra s'aventurer
seul dans les bananeraies à la recherche de criminels,
confie-t-il, désabusé. L'administration ne veut
pas collaborer, et tous les partis politiques continuent de faire
l'apologie du crime". Depuis quelque temps, il a réussi
à faire appréhender des responsables du putsch militaire,
mais il ne peut pas les faire extrader du Zaïre ou d'Ouganda.
Il craint trop qu'ils ne s'évaporent à leur retour
au pays...
Cette fois encore, Jean Bosco va ordonner une enquête sur
la tentative d'assassinat contre Claudette, mais il connaît
d'avance la suite de l'histoire. Les assassins ne sont pas prés
d'être jugés au Burundi.