Coopération & Développement, n° 128
Témoignage d' Olivier SERVONNAT
CENTRE DES JEUNES DE KAMENGE À BUJUMBURA (BURUNDI)
FONCTIONNEMENT ACTUEL DU CENTRE
Ville: Bujumbura
Nombre d'habitants: 300 à 350000
Projet: Centre des Jeunes de Kamenge
Communauté : Les responsables du Centre sont des pères xavériens italiens, deux soeurs Dorothées (Italienne et Argentine) font également partie de l'équipe d'animation, ainsi qu'un volontaire français du S.C.D., en attendant une volontaire italienne animatrice socio-sanitaire.
Kamenge est un quartier populaire à la périphérie de Bujumbura. Sa population, ainsi que celle des quartiers voisins, est assez cosmopolite: Burundais, mais aussi Zaïrois, Rwandais et Tanzaniens.
Le Centre Jeunes Kamenge accueille des jeunes de 14 à 30 ans habitant ces quartiers (Kamenge, Cibitoke, Kinama, Ngagara) et leur propose un lieu d'accueil, de rencontres, d'études, de loisirs, etc...
Les objectifs du Centre Jeunes de Kamenge sont::
Les activités proposées pour le moment sont::
avec également l'accès à une bibliothèque dotée d'environ 10 000 livres, journaux et revues (4 heures par jour) et à une salle de jeux (baby-foot et ping-pong) ouverte 2 heures par jour. D'autres activités sont organisées ponctuellement, notamment pour participer à la campagne de pacification et de réconciliation du pays: Marche pour la Paix, veillée de chansons, concours de dessin, etc...
Nous envisageons également d'autres activités: formation d'animateurs et de joueurs pour les équipes de football, basket-ball, volley-ball et tennis, alphabétisation, cours d'informatique, etc...
Les problèmes actuels du Burundi (remise en cause du processus de démocratisation, massacres inter-ethniques, peurs, violences...) sont abordés à travers les différents groupes pour tenter d'amener chacun à prendre conscience de son rôle dans cette crise.
A l'heure actuelle, le Centre compte plus de 2 000 membres (inscriptions sur simple présentation d'une pièce d'identité accompagnée de deux photos) de différentes nationalités et origines ethniques. Mêmes si les massacres passés et les violences quotidiennes pèsent lourdement sur les relations entre les différentes communautés, nous essayons toujours de maintenir un climat d'accueil, de tolérance et de dialogue entre les jeunes.
La messe dominicale, ainsi que la prière du matin et l'eucharistie du soir, animées par les pères xavériens, sont autant d'occasion d'adresser ce message de tolérance et de compréhension mutuelle.
CENTRE JEUNES KAMENGE
Description général du Centre
Le projet est né de la collaboration entre le diocèse de Bujumbura et les missionnaires xavériens, présents au Burundi depuis 1964. Il est la propriété du diocèse de Bujumbura.
Il veut être une réponse concrète aux problèmes de la banlieue de Bujumbura, habitée par une grande majorité de jeunes qui viennent de l'intérieur du pays et des pays voisins et qui se trouvent confrontés chaque jour à la pauvreté, la haine raciale, la déscolarisation, le manque d'emplois, la drogue, le SIDA, etc... Plus directement, le Centre a été créé sur la demande du diocèse de Bujumbura et du gouvernement du Burundi. Le but du Centre est la formation communautaire au travail, socio-sanitaire, culturelle et sportive des jeunes.
Une attention particulière sera donnée à la formation d'animateurs, car ils deviennent formateurs des autres jeunes, et à la gestion du Centre avec le travail volontaire et bénévole des jeunes même. Une grande ville comme Bujumbura connaît tous les problèmes dramatiques des grands centres urbains africains. L'émergence de ces problèmes devient absolue dans les banlieues, fréquemment sans services sociaux. Les jeunes, eux-mêmes déracinés de leur culture, sans formation, sans espoir pour le futur, sont souvent les premières victimes. Le manque de lieux et de possibilités de formation générale, professionnelle, culturelle, religieuse et sociale, amène les jeunes à s'organiser en bandes, se livrant ainsi à la délinquance organisée. La communauté, si importante dans la culture africaine, sans point de référence, ne peut offrir la nécessaire contribution éducative et formative. En partant de ces réflexions, nous avons décidé d'intervenir sur les jeunes en essayant de leur donner une place et une formation culturelle, sociale et sportive. Cela est notre but principal.
Pour cela, nous avons défini un programme préliminaire:
Le projet:
L'objectif est de réaliser une formation permanente
L'insertion des jeunes dans la ville de Bujumbura.
1. L'emploi.
Michel (20 ans, étudiant en Section Commerciale, Zaïrois ayant toujours vécu à Bujumbura):
- "Trouver un emploi, ici, à Buja (Bujumbura), c'est très difficile. Le pays est pauvre et il y a peu de services."
Benjamin (20 ans, étudiant en Section Commerciale):
- "Je ne suis pas tout à fait d'accord ; des emplois existent, mais ils sont réservés en priorité aux Burundais".
Titi (30 ans, diplômé en Section Scientifique Math-Physique, enseignant sans emploi, Zaïrois vivant depuis quelques années à Bujumbura):
- "C'est vrai. Les communiqués à la radio précisent toujours que l'on demande des nationaux".
[Officiellement, les offres d'emploi demandent toujours des Burundais, mais des étrangers plus compétents sont souvent recrutés, sans avoir les mêmes avantages (mutuelles,...)]
Michel : "Pourtant, beaucoup d'enseignants sont Zaïrois..."
Titi : "Oui, les Burundais ne veulent pas enseigner."
Olivier (24 ans, CSN/SCD Français, animateur socioculturel au Centre Jeunes Kamenge):
- "Ah bon, pourquoi" ?
Benjamin : "Les problèmes inter-ethniques font que les tutsi surtout refusent les postes qu'on leur propose à l'intérieur du pays [Au sein d'une population à forte majorité hutu]".
Michel : " Mais même les autres n'aiment pas aller enseigner à l'intérieur du pays. On préfère rester à Buja."
Innocent (35 ans, Zaïrois à Bujumbura depuis 1993, enseignant sans emploi, employé comme garde sécurité au CJK):
- "Il faut dire aussi que les enseignants ne sont pas bien considérés, ne sont pas bien payés, et ils travaillent dans des conditions difficiles, surtout à l'intérieur. Le salaire moyen des enseignants est de l'ordre de 20 000 FBU (400 FF), mais varie en fonction de la qualification.". [A titre de comparaison, un maçon gagne en moyenne 5000 FBU/mois]
- "Les Burundais, s'ils le peuvent préfèrent souvent travailler dans l'administration".
Olivier: "A quel âge commence-t-on à travailler ?"
Michel : "Souvent, les enfants doivent commencer à travailler très tôt parce que leurs parents ne peuvent plus s'occuper d'eux. Souvent, à partir de 12 ans. C'est illégal, la loi interdit l'emploi d'enfants de moins de 16 ans pour les travaux "lourds". Mais, comme beaucoup ne peuvent pas continuer l'école après la 6ème... L'année dernière, le concours national pour l'entrée en secondaire fin de 6ème ; jeunes de 14 ans pour la plu parti proposait il 000 places pour 75 000 candidats. Certains de ceux qui ne sont pas pris peuvent aller dans une école privée, mais ça coûte cher".
- "De plus, les Tutsi sont toujours favorisés..."
Benjamin : "Alors, ceux qui ne vont plus à l'école sont obligés de se débrouiller ils volent, ils mendient. Il y a aussi ceux qu'on appelle les "Enfants-Soleil" ; ils ont été abandonnés et vivent dans la rue où on les voit mendier."
Michel : "Souvent, certains papas ont 10 enfants ou plus, et ils ne peuvent les nourrir tous, alors ces enfants doivent se débrouiller seuls".
Christophe (20 ans, étudiant en section scientifique) : "Sinon, ceux qui ne peuvent plus aller à l'école peuvent parfois trouver un emploi pour porter des fardeaux, ou autres du même type".
Michel: "Ou être maçon, menuisier,..."
D'autres encore peuvent entrer dans l'armée ou à la municipalité, même s'ils sont très jeunes. mais ceci n'est possible que pour les Tutsis.
2. LA FORMATION
Olivier: "La formation est-elle, en général, adaptée au marché de l'emploi ?"
Benjamin : "Non, pas vraiment. Souvent, les diplômés d'Université ne trouvent pas de travail. Par contre, pour certains secteurs, il existe des postes mais les écoles sont peu nombreuses, comme en comptabilité, par exemple."
Christophe: "En médecine aussi, il y a trop de docteurs diplômés. Dans le pays, il y a seulement i médecin pour 20 000 habitants. Mais comme les études sont longues (7 ans), il y a peu de candidats".
Armstrong (20 ans, étudiant en 1ère année d'Université, section Economie) : "Pour les enseignants, la formation n'est pas suffisante, on demande seulement d'avoir terminé la 9ème année (équivalent à la fin du Collège en France) pour enseigner à l'école primaire". [Ceci est dû à la pénurie d'enseignants consécutive aux récents événements, exode massif à l'étranger... Il est nécessaire de recruter environ 1000 enseignants; beaucoup de Zaïrois sont candidats mais on privilégie les locaux. Signalons qu'une école de formation pédagogique doit s'ouvrir cette année l'Institut de Pédagogie Appliquée, justement pour répondre à ce manque de formation.]
Benjamin : "D'autre part, il existe une grande différence entre Zaïrois et Burundais en ce qui concerne la maîtrise du français; ce qui pose des problèmes à ces derniers pour obtenir un emploi".
Armstrong: "Non, ce n'est pas vrai, on ne demande pas forcément de savoir le français pour être employé".
Benjamin: "Mais la plupart du temps, c'est nécessaire". Par ailleurs, les sections proposées ne répondent pas toujours aux désirs des étudiants. Ainsi, certains vont étudier au Zaïre où ils existent plus de possibilités.
Olivier : "Et, en ce qui concerne les secteurs de la construction, de la mécanique, etc,... existe-t-il une formation adaptée?"
Benjamin : "Pour les maçons, par exemple, la plupart apprennent "sur le tas", dans les "cités" [quartiers périphériques de Bujumbura]. Le problème est que, durant la saison des pluies, ils sont souvent au chômage, à cause des intempéries. Pour la mécanique, à l'école, on apprend surtout la théorie et très peu de pratique. il est nécessaire d'effectuer des stages ensuite pour se former. Pour ma part, j'ai effectué un stage de deux (2) mois sur un chantier de montage de pylônes électrique, en tant qu'aide-monteur. Ceci m'a permis d'avoir une petite expérience professionnelle et de gagner un peu d'argent pour acheter des fournitures scolaires, etc..."
Michel : "Après un stage dans un garage, par exemple, on peut alors ouvrir son propre garage..."
Olivier : "Pour ça, il faut de l'argent, non ?"
Michel : "Non, il suffit de s'installer quelque part, et d'emprunter le matériel lorsque tu en as besoin... C'est la même chose, pour d'autres métiers, électriciens, etc... Chacun se débrouille..."
Olivier : "En ce qui vous concerne, à quels secteurs vous destinez-vous ?"
Michel: "moi, je me destine à une carrière de comptable ou de juriste."
Armstrong: "Pour ma part, j'ai l'intention de devenir Ministre des Finances (!), ou obtenir un poste de gestionnaire d'entreprise ou de comptable".
Christophe : "J'ai l'intention d'être docteur en médecine, car il en manque dans notre pays".
Benjamin: "Je me destine à une carrière de gestionnaire, de comptable ou de juriste".
Titi : "Si j'ai la possibilité, j'aimerais pouvoir suivre une formation par correspondance en économie ou en électronique".
Innocent : "Pour ma part, j'aimerais reprendre mes études afin d'avoir une formation de psychologue".
3. L'INSERTION SOCIALE
Pour les jeunes, les problèmes sont nombreux, à cause surtout de la déscolarisation et du désoeuvrement, beaucoup se livrent à la délinquance, certains se droguent (chanvre surtout) ou boivent. Le plus important, c'est de trouver un emploi.
Michel: "Avec de l'argent, on a tout. Il suffit d'un emploi et tout est facile, les sorties, les filles, les vêtements, les voyages... Certains oublient même leur famille !"
Titi : "Non, non, ce n'est pas vrai. Ce n'est pas le cas pour tout le monde. Si on a un emploi on peut aider sa famille".
Benjamin : "Si. Certains oublient tout. On oublie même de prier ; ici au Centre, si les jeunes vont à la messe, c'est pour voir les filles et se montrer avec de beaux habits !"
Titi: "Pourtant, dans les autres paroisses aussi, il y a des jeunes filles et ils viennent tout de même ici. S'ils viennent, c'est parce que c'est la messe pour les jeunes du Centre."
Olivier : "En dehors de l'école et des études, quelles sont les activités qui sont importantes pour vous?"
Benjamin : "Après les cours, on se repose, on aide les parents à la maison, certains font le marché ou rendent d'autres services. Certains font du sport. Il existe aussi des Mouvements comme les Scouts, les Xavéries, les groupes vocationnels dans les paroisses,..."
Christophe : "Les activités extra-scolaires sont très importantes."
Titi : "Pour ma part, je suis également animateur bénévole pour l'alphabétisation des adultes, mais après le coup d'état ici, tout a été stoppé".
Olivier: "Quelle et la place de la famille pour les jeunes d'ici?"
Titi : "La famille joue un rôle très important ; quand on a besoin d'aide, on peut compter sur sa famille".
Michel : "Mais, quand un jeune se marie et a un emploi, il oublie sa famille. Sa femme cherche à l'éloigner de sa famille pour qu'il ne soit pas obligé de donner une partie de l'argent à celle-ci."
Armstrong: "C'est vrai, moi je connais un docteur en médecine qui a laissé tomber sa famille; son frère est devenu un "Enfant-Soleil" et il n'a rien fait pour l'aider".
La déscolarisation est souvent la conséquence d'un abandon de la part des parents, mais c'est aussi souvent la cause de l'éloignement de l'enfant de sa famille ; il doit alors se débrouiller seul. Le rôle de la famille semble être plus important au Zaïre qu'au Burundi.
Armstrong: "Pour les Zaïrois, en cas de décès du père, c'est le grand-frère qui devient responsable de la famille. Les oncles peuvent aussi venir en aide, mais s'ils en ont les moyens".
Innocent: "Pour nous, traditionnellement, avoir beaucoup d'enfants est une richesse."
Benjamin : "Mais, actuellement, il est préférable d'avoir peu d'enfants et de pouvoir subvenir à leurs besoins."
Le problème, dans le Burundi actuel, est aussi lié à la densité de la population le père ne peut plus laisser en héritage une parcelle de terre suffisante à chacun de ses enfants.
4. ROLE DU CENTRE JEUNES KAMENGE
Christophe : "Le Centre Jeunes Kamenge joue un rôle important pour la formation. Par exemple, on peut suivre un cours de dactylographie, d'anglais..."
Michel : "Cela nous permet aussi de sortir du quotidien..."
Benjamin : "L'un des objectifs du Centre est aussi de former l'homme spirituellement, dans les groupes de spiritualité, par exemple. Jusqu'à présent, on peut voir que le CJK a eu une bonne influence sur certains jeunes qui étaient des délinquants avant de venir ici".
Michel : "Et pour nous, dans la situation que connaît le pays actuellement, avec ces quatre mois de congés forcés, qu'est-ce que nous aurions fait s'il n'y avait pas eu le Centre ?"