Chers amis et chères amies,

à la veille de mon départ pour rentrer chez moi, permettez-moi de vous adresser de nouveau la parole. Je veux tout simplement vous dire comment je vois ce Centre maintenant que les coups des fusils et des blindés et l'explosion des grenades ont imposé leur loi.
Dans ma tentative de comprendre quel sens peut avoir le Centre et votre présence au Centre, je n'ai qu'à ouvrir le livre d'Ezéchiel. Ezéchiel est un homme qui a reçu de Dieu un message dans des circonstances spéciales:

La parole de Yahvé fut adressée au prêtre Ezéchiel au pays des Chaldéens, au bord du fleuve Kebar. C'est la que la main de Yahvé fut sur lui (1,3).

Ce fait est étonnant: Ezéchiel comprend que Dieu n'oublie pas les Juifs qui se trouvent à Babylone, sur ses fleuves et ses canaux Ezéchiel comprend que Dieu n'oublie pas les exilés et il est, lui-même, le signe concret, le signe vivant de cette attention pour eux de la part de Dieu.
D'autre part, lorsque Ezéchiel cherche à comprendre sa mission prophétique, il découvre que sa présence parmi les exilés n'est pas un hasard ou une circonstance occasionnelle, c'est ça vocation, la vocation qu'il doit assumer. il est convaincu que Dieu lui a dit:

Je rends ton front dur comme le diamant, plus dur que le caillou tu ne les craindras pas et ne t'effrayeras pas devant eux., car ils sont une engeance de rebelles. Il me dit: "Fils d'homme, reçois dans ton coeur, écoute de tes oreilles toutes les paroles que je te dis. Va, rends-toi auprès des déportés, auprès des fils de ton peuple; tu leur parleras; qu'ils écoutent ou qu'ils n'écoutent pas, tu leur diras: "Ainsi parle le Seigneur Dieu"".
Alors l'Esprit me souleva et m'emporta; j'allais, amer et l'esprit enfiévré; la main du Seigneur était sur moi, très dure. J'arrivais chez les déportés, à Tel-Abib, chez ceux qui résident prés du fleuve Kebar - car c'est là qu'ils résident - et je résidai la sept jours, frappé de stupeur, au milieu d'eux (3,9-I 5).

On voit immédiatement: la situation est très difficile. Il faut avoir le front dur comme le diamant, plus dur qu'une pierre. En effet les gens qui habitent prés du Kebar, comme ceux qui habitent prés du Ruisseau Nyabagere, ne sont pas dociles du tout; ils sont des rebelles, et tu leur parleras, qu'ils écoutent ou qu'ils n'écoutent pas. le fait de leur parler, le simple fait de rester avec eux pendant la semaine est suffisant pour devenir amer, pour avoir l'esprit enfiévré, et pour être frappé de stupeur.

Mais que doit faire ce prophète exilé parmi les exilés? Que peut-il faire? Sa fonction est celle de la sentinelle. du guetteur qui surveille avec attention, pour prémunir le groupe contre le danger. Dans sa fonction, le prophète regarde la conduite des exilés, pour voir si le méchant se détourne de sa méchanceté et de sa mauvaise conduite et il s'ouvre à la vie, ou si, au contraire, le juste se détourne de sa justice et commet l'injustice et marche vers la mort. C'est pour demander au méchant de se détourner de ses actions mauvaises et pour encourager le juste dans son engagement, que le prophète est là.

A la fin de sept jours, il y eut une parole du Seigneur pour moi. "Fils d'homme, je rétablis sentinelle pour la maison d'Israël; quand tu entendras une parole venant de ma bouche, tu les avertiras de ma part. Si tu avertis le méchant, mais il ne se détourne pas de sa méchanceté, il mourra. Par contre, si tu avertis un juste pour que ce juste ne pèche pas, et qu'effectivement il ne pèche pas. il vivra. Il vivra" (3.16-17.19.21).

Chers amis, cette fonction d'Ezéchiel est aussi la votre: la fonction de regarder comme une sentinelle; la fonction d'admonester, de réprimander sévèrement, mais aussi d'encourager ceux qui s'engagent pour la justice, afin que la vie puisse vaincre.
Mais, au-delà des mots de réprimande ou d'encouragement, il y a, selon le prophète, un autre fait. fondamental. Le fait d'être parmi eux. C'est Ezéchiel lui-même qui écrit:

(Dieu) me dit: "Fils d'homme, je t'envoie vers les fils d'Israël, vers des gens révoltés, des gens qui se sont révoltés contre moi, eux et leurs pères, jusqu'à aujourd'hui. Ces fils au visage obstiné et au coeur endurci, je t'envoie vers eux; tu leur diras: "Ainsi parle le Seigneur Dieu". Alors, qu'ils t'écoutent, ou ne t écoutent pas - car c'est une engeance de rebelles - ils sauront qu'il y a un prophète parmi eux" (2,3-5).

Je suis presque au bout de ma page et de mon temps. Mais il y a une autre page d'Ezéchiel qui est dans mon coeur. La voici:

La parole de Yahvé me fut adressée en ces termes: "Fils d'homme, tu habites au milieu d'une engeance de rebelles qui ont des yeux pour voir et ne voient point, des oreilles pour entendre et n'entendent point, car c'est une engeance de rebelles. Et toi, fils d'homme, fais-toi un bagage d'exilé et part en exil sous leurs yeux. Tu partiras du lieu où tu te trouves vers un autre lieu, sous leurs yeux. Peut-être reconnaîtront-ils qu'ils sont une engeance de rebelles. Tu arrangeras tes affaires comme un balluchon, un balluchon d'exilé, de jour, sous leurs yeux. Et toi, tu sortiras le soir, sous leurs yeux, comme sortent les exilés. Sous leurs yeux, fais un trou dans le mur, par où tu sortiras. Sous leurs yeux, tu chargeras ton ballot sur l'épaule et tu sortiras dans l'obscurité; tu te couvriras le visage pour ne pas voir le pays, car j'ai fait de toi un présage pour la maison d'Israël". J'agis donc selon l'ordre que j'avais reçu; j'arrangeai mes affaires comme un bagage d'exilé, de jour, et le soir je fis un trou dans le mur avec la main; puis je sortis dans l'obscurité et je chargeai mon ballot sur l'épaule, sous leurs yeux (12,1-7).

Pendant le jour, Ezéchiel prépare son bagage, son balluchon: il met ses pauvres choses dans un carré d'étoffe qu'il noue par les coins; puis, le soir après avoir fait un trou dans la muraille, il part en exil. Ces gestes d'Ezéchiel ne coïncident pas exactement avec les vôtres. Mais vous partagez avec le prophète la même attitude, le même destin d'exilés dans un quartier fermé. Et comme dans le cas d'Ezéchiel, votre destin d'exilés est un choix, un choix qui jaillit de la volonté de partager la vie des plus démunis, des oubliés de Kamenge.
Mais, dans le texte du prophète, il y a un petit détail. Les habitants ont des yeux mais ils ne voient pas. Mais dans les mots de Dieu, des mots durs comme une forteresse, il y a quand même une fente, il y a un rayon d'espoir: "Peut-être reconnaîtront-ils". Et dans la suite du texte, le prophète devra prendre (ou perdre) tout son temps pour répondre aux habitants de la ville, pour montrer que ce choix de l'exil a un sens.
Je ne sais pas si les habitants de la ville (de Bujumbura) et de l'Europe comprennent votre choix. Quant à moi, quant à nous qui sommes en train de partir, nous l'avons compris, nous avons essayé de le vivre un peu avec vous et, par ces mots, nous vous témoignons notre reconnaissance.

Buja, 15/08/95, Renzo